Évolution du clivage gauche-droite
depuis 10 ans

Le 14 février 2002 - Fin des idéologies, déclin du politique, désintérêt pour la chose publique : le clivage gauche droite est donné pour mort par de nombreux observateurs. De concert, une majorité des Français estime ainsi que les notions de droite et de gauche sont dépassées, mais deux tiers acceptent, dans le même temps, de se classer sur un axe gauche droite. Au cours des dix dernières années, on observe par ailleurs, en moyenne, sur toute une série de questions sociétales et politiques que la Sofres pose régulièrement  - certaines existant depuis plus de 20 ans - une atténuation du clivage gauche droite. Mais cette enquête montre bien que si le clivage entre les sympathisants de gauche et de droite a pu s'atténuer fortement sur certains sujets, il reste au contraire particulièrement fort sur d'autres. L'analyse croisée de deux dimensions - intensité du clivage en 2002 et évolution du clivage entre les années 90 et aujourd'hui - permet de dresser une cartographie du clivage gauche droite et de décrire ainsi quatre groupes de thèmes : " clivage permanent ", " atténuation du clivage ", " consensus permanent " et " nouveau consensus ". Tels sont les principaux résultats de notre étude réalisée pour la Fondation Jean-Jaurès et Le Nouvel Observateur.

Le clivage gauche droite dépassé : un discours a priori entériné par l'opinion

Pour 60% des personnes interrogées fin janvier 2002, les notions de gauche et de droite sont aujourd'hui dépassées " ce n'est plus comme cela qu'on peut juger les prises de position ", 33% estimant au contraire que ces notions " sont toujours valables pour comprendre les prises de position des partis et des hommes politiques ". La proportion de personnes estimant les notions de gauche et de droite dépassées est quasiment stable depuis 10 ans : elles étaient 60% en 1991 et en 1992, 56% en 1993 et 57% en 1994. Devenu majoritaire depuis 1984, ce jugement n'a cessé de progresser au cours des années 80 pour se stabiliser à son niveau actuel à compter de 1991-1992.

Parmi les catégories qui expriment le plus fortement un tel jugement, on trouve les cadres et professions intellectuelles (73%), les diplômés du supérieur (71%) et les personnes sans préférence partisane (68%). Pour ce qui est des familles politiques, c'est à droite que ce sentiment domine le plus : 62% des sympathisants de droite sont d'accord avec l'idée que les notions de gauche et de droite sont dépassées, pour 51% à gauche. Les sympathisants du PC sont les seuls à estimer que les notions de gauche et de droite sont toujours valables (70% contre 26%). Quant aux Verts, 70% d'entre eux les jugent dépassées.

Une forte proportion se classe toujours à gauche ou à droite

Dans le même temps, lorsqu'on demande aux Français de se classer sur une échelle gauche droite, plus des deux tiers (69%) le font volontiers. Et même si leur proportion est plus faible qu'au début des années 80, elle reste largement majoritaire.

En 2002, 37% des personnes interrogées se classent ainsi à gauche ou à l'extrême gauche (-2 points par rapport à 1991 et -6 par rapport à 1981) et 23% à droite ou à l'extrême droite (-7 points par rapport à 1991 et -1 point par rapport à 1981). Le moindre auto-classement à gauche et à droite ne se fait pas au bénéfice du " centre dur " - c'est à dire intéressé par la politique - mais du marais., regroupant les personnes qui se classent au centre et ne s'intéressent pas à la politique ou celles qui refusent de ce classer sur l'échelle gauche droite.

Le marais passe ainsi de 19% à 22% entre 1981 et 1991, puis à 31% en 2001-2002. Il constitue aujourd'hui la plus grande " famille politique " Les ouvriers (41%), les employés (38%), les classes d'âge les plus jeunes (40% des 25-34 ans, 38% des 18-24 ans), les salariés du privé (37%) et les femmes au foyer (37%) constituent le cour de ce marais.

L'atténuation globale du clivage gauche-droite...

Pour mesurer l'évolution du clivage gauche droite au cours des dix dernières années, nous avons sélectionné une série de question que pose régulièrement la SOFRES depuis plus d'une une vingtaine d'années sur des sujets aussi divers que l'homosexualité, le rôle de l'école ou l'image de la politique etc., soit 13 thèmes. Pour chacun d'eux, nous avons ensuite analysé les réponses respectives des sympathisants de gauche et de droite aujourd'hui, et il y a dix ans.

Et l'on observe effectivement, en moyenne, une réduction de l'écart entre les jugements des sympathisants de gauche et de droite. De 16,5 au début des années 90, l'écart moyen, sur l'ensemble des 13 questions étudiées, n'est plus aujourd'hui que de 11,8. On peut donc dire que le clivage gauche droite, en moyenne, s'est atténué.

Au delà, on constate dans le détail que l'écart entre les jugements des sympathisants de gauche et de droite s'est réduit sur l'ensemble des 13 questions étudiées.

Mais atténuation du clivage - qui donne le sens de l'évolution - ne signifie pas pour autant absence de clivage. Cette étude montre en effet que certains sujets donnent encore lieu à de réels clivages.

...ne doit pas masquer la persistance de forts clivages sur certains sujets

En croisant deux dimensions - évolution entre les années 90 et aujourd'hui d'une part ; intensité du clivage en 2002 d'autre part - nous pouvons dessiner une cartographie du clivage et distinguer ainsi 4 groupes de thèmes.

1 - Ceux sur lesquels le clivage est resté fort, " le clivage permanent " :

  • la liberté des entreprises : face aux difficultés économiques, 74% des sympathisants de droite estiment qu'il faut faire confiance aux entreprises et leur donner plus de liberté, alors que 50% de ceux de gauche jugent au contraire que l'État doit les contrôler plus étroitement
  • la sévérité des juges à l'égard des petits délinquants : même si les sympathisants de gauche comme de droite manifestent plus qu'au début des années 90 une demande de sévérité accrue (68% des premiers et 85% des second trouvent les juges " trop indulgents "), l'écart reste supérieur à 20 points,
  • le rétablissement de la peine de mort : se situant au plus bas dans l'ensemble de la population française, la demande de rétablissement est aujourd'hui largement rejetée par la gauche (61% de ses sympathisants y sont opposés) ; alors qu'une courte majorité de ceux de droite (52%) - malgré une baisse de près de 15 points - y est toujours favorable.

2 - Ceux sur lesquels le clivage reste fort mais s'est nettement atténué (" atténuation du clivage " :

  • l'immigration : 62% des sympathisants de gauche et 41% de ceux de droite (21 points d'écart) souhaitent en 2002 que dans les prochaines années on favorise l'intégration des immigrés. Ils étaient respectivement 54% et 25% en 1991 (soit 29 points d'écart).
  • le rôle de l'école : sur cette question, ce sont les sympathisants de gauche qui rejoignent ceux de droite. 60% des premiers et 75% des seconds (soit 15 points d'écart) jugent que l'école devrait donner avant tout le sens de la discipline et de l'effort. Ils étaient respectivement 49% et 72% en 1988 (soit 23 points d'écart).

3 - Ceux sur lesquels le clivage était fort et a pratiquement disparu aujourd'hui (" nouveau consensus ") :

  • homosexualité : en 1987, seulement 31% des sympathisants de droite (et 50% de ceux de gauche) interrogés sur leur attitude éventuelle alors qu'on leur apprend que leur fils est homosexuel, déclaraient ne pas être gênés ou ressentir de la peine tout en le laissant vivre comme il veut. Il sont 72% à partager ses sentiments en 2002 (+41 points), pour 80% à gauche (+30).
  • appartenance de classe : plus marqué à gauche qu'à droite en 1991 (10 points d'écart), le sentiment d'appartenir à une classe sociale est aujourd'hui sensiblement plus fort à droite (62%) qu'à gauche (58%), mais l'écart entre les jugements deux sympathisants des deux camps s'est atténué.
  • travail des femmes : majoritairement accepté dès les années 90 mais plus encore par les sympathisants de gauche que de droite, ce sujet fait aujourd'hui consensus : la même proportion de sympathisants de gauche et de droite (78%) l'approuve.

4 - Enfin ceux sur lesquels le clivage était faible voire inexistant et le reste aujourd'hui  (" consensus permanent ") :

  • l'image des hommes politiques.
  • la demande de transformation de la société.

L'évolution des sympathisants de gauche et de droite

Si on raisonne en termes d'évolution au sein de chacune des familles politiques, quels sont les sujets sur lesquels chacune a évolué le plus singulièrement ?

Les sympathisants de droite ont connu une véritable mutation au cours des dix dernières années, en acceptant plus fortement l'homosexualité (+41 points), le travail des femmes (+20) ou l'intégration des immigrés (+16) ; et en se montrant moins favorables au rétablissement de la peine de mort (-18).

Sur ces quatre thèmes, les sympathisants de gauche ont eux aussi connu des évolutions, dans le même sens, mais moins fortes toutefois. Il faut toutefois préciser que sur tous ces sujets relevant du libéralisme culturel, leurs jugements étaient déjà plus favorables que ceux des sympathisants de droite. On peut donc dire ici que la droite rejoint peu à peu la gauche, même si persistent de réels clivages.

La principale singularité des sympathisants de gauche tient à leur demande de voir l'école renforcer la transmission du sens de la discipline et de l'effort (+11 points pour +3 à droite), et dans leur plus faible sentiment d'appartenance de classe (-5) alors que ce dernier progresse à droite (+9).

Notons pour finir deux évolutions similaires pour ce qui concerne la demande de sévérité des juges à l'égard des jeunes délinquants (la proportion de ceux qui les estiment les juges " trop indulgents " progresse de 35 points chez les sympathisants de gauche et de 36 chez ceux de droite), les souhaits de transformation de la société (moins forts qu'au début des années 90), et la moindre confiance accordée aux entreprises.

La question européenne comme reflet de la situation globale

Enfin, la question européenne alimente dans de faibles proportions le clivage gauche droite : en 2002, l'écart gauche droite sur ce thème (11 points) est proche de l'écart moyen (11,8), comme il l'était déjà il y a 10 ans (16, pour 16,5). En ce sens, l'Europe constitue une question symbolique de l'évolution du clivage gauche droite. Tout au plus peut-on relever que les sympathisants de droite se montrent un peu plus inquiets que ceux de gauche quant à la préservation de l'identité de la France dans le cadre de la construction européenne.

 


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Carine Marcé
Département Politique et Opinion
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