Le 14 septembre 2005 - A l'occasion de cette rentrée 2005, nous avons choisi dans le cadre de notre dispositif d'études réalisées pour L'Hémicycle et le Groupe Casino de nous intéresser au moral des Français, et notamment, d'évaluer le regard qu'ils portent aujourd'hui sur l'évolution de leur niveau de vie et de leur pouvoir d'achat. Pour ce faire, nous avons interrogé les Français à l'aide de questions posées de manière récurrente depuis plusieurs années. L'exercice est saisissant.
Une dégradation du moral sans égale depuis 20 ans
Les Français ont le sentiment majoritairement partagé que « les gens comme eux vivent moins bien qu'avant », quel que soit leur âge, leur catégorie sociale ou leur niveau de revenus.Ce n'est pas là une nouveauté : depuis 1981, il s'agit d'une représentation dominante. En revanche, ce qui est remarquable, c'est le niveau atteint : 70% des Français perçoivent en effet une dégradation. Il s'agit là un chiffre record, égalant les scores des années 1996-1997, années de très forte dépression du climat économique et social. Les optimistes sont bien minoritaires : seuls 14% des Français pensent que « les gens comme eux vivent mieux qu'avant » et 14% que cela n'a pas changé.
La perception de l'évolution du niveau de vie et du pouvoir d'achat se dégrade de manière comparable. Sur la durée, les deux courbes suivent un cheminement identique : les perceptions négatives sont majoritaires depuis le début des années 80, et la plupart du temps l'écart avec les perceptions positives est assez important. Néanmoins, on peut constater que jusqu'en 1995, les constats négatifs sont stables ou évoluent lentement. Tout change à partir de 1995 : aggravation brutale du pessimisme, puis regain d'optimisme assez net entre 1999 et 2001 ; puis à nouveau, dégradation forte depuis 2002.
Aujourd'hui, le constat fait par les Français sur l'évolution de leur pouvoir d'achat est le plus dur depuis 20 ans : 65% estiment que depuis un an, leur pouvoir d'achat a diminué (+ 16 points par rapport à 2002), contre 8% seulement qui déclarent qu'il a augmenté (-4 points par rapport à 2002) et 27% qui jugent qu'il est resté stable (-12 points depuis 2002).
Des pronostics également très sombres
Ces mouvements témoignent de la brutalité que peuvent avoir les retournements de l'opinion publique. En 1997, la dégradation du climat s'est traduite par une sévère défaite électorale pour l'équipe au pouvoir et un changement de majorité parlementaire. L'équipe en place aujourd'hui bénéficie d'un peu de temps, pour redresser la barre, avant les échéances de 2007. Mais la tâche ne sera pas facile.Cette enquête a en effet été réalisée quelques jours après la rentrée du Gouvernement de Villepin et les annonces faites par le Premier ministre, centrées sur l'idée de croissance sociale, de lutte pour l'emploi et de renforcement du pouvoir d'achat. Pour autant, les Français continuent de voir l'avenir en noir et font des pronostics pessimistes : 50% déclarent que leur pouvoir d'achat va diminuer au cours des 12 mois à venir, contre 36% seulement qui estiment qu'il va rester stable, et 10% d'optimistes qui pensent qu'il va augmenter.
Le pouvoir d'achat au cour des préoccupations des actifs
Aux ménages qui comportent au moins un actif, nous demandons depuis 1992 quelles sont leurs préoccupations principales du moment. Là encore, l'inquiétude sur le pouvoir d'achat ressort nettement : « avoir une augmentation de salaire » est la première préoccupation exprimée par les ménages actifs, avec 48% de citations, et elle distance nettement « garder mon emploi » qui recueille 36% de citations. L'écart entre les deux (12 points) n'a jamais été aussi fort. L'emploi a pourtant été le premier enjeu pour les ménages actifs, ou a fait jeu quasi égal avec « avoir une augmentation de salaire » jusqu'en 1999 ; depuis 2000, c'est l'attente d'une augmentation qui tient le haut du pavé. Dans ce contexte, « travailler moins » est encore plus que les années précédentes, la dernière préoccupation des actifs (7% de citations).
Au cour de la tourmente, les catégories moyennes et populaires et les retraités
Quand il atteint ce niveau, le pessimisme est partagé par tous. Pas une catégorie ne fait réellement exception, même si les plus jeunes, ou les plus âgés, voire les plus privilégiés, sont un peu moins pessimistes ou se remémorent des temps encore plus durs. Néanmoins, deux faits méritent d'être soulignés.
D'abord, quand on considère les perceptions relatives à l'évolution globale (« avez-vous l'impression que depuis quelques années, les gens comme vous vivent mieux ou moins bien qu'avant ? »), les catégories moyennes et actives, c'est-à-dire les salariés du secteur public et du secteur privé, les foyers à revenus ou niveaux de diplôme moyens, sont légèrement plus nombreuses qu'en moyenne à apporter une réponse négative. Ce qui rend d'autant plus pertinente, a posteriori, les mesures prises par le Gouvernement et s'adressant spécifiquement à ces catégories. Néanmoins, pour l'heure, les classes moyennes ne semblent pas avoir véritablement accusé réception de ces annonces : elles restent parmi les plus pessimistes pour l'avenir de leur pouvoir d'achat.
Mais quand on considère les perceptions en matière de niveau de vie et de pouvoir d'achat, les écarts entre catégories sont plus nets, et les plaintes les plus vives n'émanent pas des classes moyennes. Elles proviennent d'une part des plus pauvres (les foyers ouvriers, avec 69% de constats d'une diminution du pouvoir d'achat ; les foyers ayant le revenu disponible par personne le plus faible avec 75% ; les peu et pas diplômés, avec 69 et 70% de mêmes constats négatifs), et d'autre part, des retraités (72% font état d'une diminution de leur niveau de vie.). A l'inverse, on remarquera que dans les catégories les plus aisées, les perceptions de stabilité font jeu quasi égal avec les perceptions d'une dégradation du pouvoir d'achat.