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Lune
de miel des Français pour les Américains
Le 18 décembre
2001 - Les Français
vivent actuellement à l'égard des Etats-Unis
une véritable lune de miel. Les attentats du 11 septembre
ont incontestablement renforcé leur capital de sympathie
pour leurs cousins d'Amérique. Pour autant, même
s'il se déploie sous des formes atténuées,
l'antiaméricanisme demeure vivace dans l'opinion,
notamment auprès des cadres et intellectuels et des
interviewés proches de la gauche. D'ailleurs, le
regard porté de ce côté-ci de l'Atlantique
sur l'action internationale menée par l'autre côté
de l'Atlantique est empreint de circonspection. S'ils restent
attachés à la vision d'une France indépendante
des Etats-Unis en matière de politique extérieure
et de politique économique, les Français ont
cependant bien conscience de l'interdépendance de
leurs politiques. Tels sont les principaux enseignements
de notre étude réalisée pour Le
Nouvel Observateur.
Un énorme
capital de sympathie
Depuis les
attentats qui ont frappé New-York et Washington le
11 septembre dernier, les Etats-Unis bénéficient
d'un fort capital de sympathie auprès des Français.
65% d'entre eux éprouvent de la sympathie à
l'égard du pays de l'Oncle Sam (contre 5%), 29% exprimant
de l'indifférence. Soit un niveau de sympathie jamais
enregistré depuis 1988. Sous le coup de l'émotion,
les Français semblent mettre en berne provisoirement
l'anti-américanisme dont on les affuble souvent -
sentiment dont une précédente
étude réalisée en mai 2000
avait déjà relevé l'atténuation.
Un antiaméricanisme
certes atténué, mais toujours vivace
Est-ce à
dire qu'il a complètement disparu ? L'analyse
de la sympathie à l'égard des Etats-Unis montre
qu'elle est sujette à des différences d'appréciation
selon les différentes catégories de la population.
La sympathie à l'égard du pays de l'Oncle
Sam fait l'objet d'un double clivage socio-politique marqué.
D'une part, les professions intellectuelles (52%) et intermédiaires
(59%) se montrent plus circonspectes que les ouvriers (67%)
et les artisans et commerçants (75%). D'autre part,
elle obéit à un clivage politique opposant
la gauche (57%) à la droite (80%). Si dans la période
actuelle d'union sacrée internationale l'anti-américanisme
n'est plus de mise, il demeure cependant vivace à
gauche, sous une forme atténuée. En atteste
le fort taux d'indifférents qu'on y relève,
35%, pour 17% à droite.
Une vision
totalement chamboulée
Les Français
perçoivent les Etats-Unis de manière positive
et idéale, à l'aune de l'émotion suscitée
par les attentats du 11 septembre. Première notion
qui leur vient à l'esprit pour évoquer les
US : la puissance (63%). La double réaction
militaire et politique de l'administration Bush a manifestement
couvert d'une chape de plomb toutes les autres notions,
qui n'arrivent que loin derrière pour former un peloton
particulièrement révélateur constitué
de la liberté (41%), de la richesse (41%), du dynamisme
(39%), des inégalités (39%) et de la violence
(35%).
Trois enseignements
à tirer de ce classement : parmi les 12 notions
hiérarchisées par les sondés, les quatre
premières sont positives - puissance, liberté,
richesse, dynamisme - alors qu'au cours d'une précédente
enquête, les termes retenus pour évoquer les
Etats-Unis étaient, dans l'ordre, " la violence ",
" la puissance ", " les inégalités "
et " le racisme ". On assiste donc à un
chamboulement complet de l'opinion quant à sa perception
des Etats-Unis.
Deuxième
enseignement : on assiste à une très
forte progression des traits d'images positifs et, corollairement,
à une très forte diminution des traits d'image
négatifs. Ainsi, la liberté gagne 25 points
dans l'opinion, tandis que la violence diminue de 32 points.
Signe révélateur : le premier terme négatif
- les inégalités - n'arrive qu'au 5e
rang, et perd 10 points en un an et demi.
Troisième
enseignement : en matière d'inégalités,
la société américaine est l'objet d'un
regard particulièrement clivé de la part des
Français. Il oppose d'un côté les jeunes
aux plus âgés, d'un autre les sympathisants
de gauche à ceux de droite. Les premiers ont ainsi
tendance à davantage évoquer les inégalités
que les seconds (jeunes 50%, pour 30% chez les plus de 65
ans ; gauche 46%, pour 29% à droite).
Regard
circonspect sur l'action internationale des Etats-Unis
L'action
internationale des Etats-Unis suscite plus de réserves
de la part des Français. Certes, les personnes interrogées
approuvent deux domaines d'intervention de la politique
extérieure américaine - les progrès
de la démocratie et des droits de l'homme dans le
monde (54%) et la réduction des tensions internationales
(45%) - mais dans de faibles proportions. Mais la recherche
d'une solution dans le conflit israélo-palestinien
et le développement économique des pays pauvres
sont majoritairement jugés négatifs par respectivement
45% et 54% des personnes interrogées.
C'est d'ailleurs
en matière de politique extérieure que le
regard des Français est particulièrement clivé,
en fonction de l'âge, de l'activité professionnelle
et de la préférence partisane. Ainsi, alors
que les Etats-Unis conduisent la campagne militaire internationale
en Afghanistan, le rôle des Etats-Unis pour réduire
les tensions internationales est diversement apprécié :
les plus jeunes y voient une action majoritairement négative
(49%), tandis que les plus âgés ne sont que
30% à partager ce sentiment ; les cadres, professions
intellectuelles, et les enseignants ont un jugement majoritairement
négatif en ce domaine, à l'inverse des ouvriers
et des employés. Enfin, les sympathisants de gauche
se montrent majoritairement négatifs sur le rôle
des Etats-Unis en la matière (48%) que les sympathisants
de droite (26%).
L'indépendance
dans l'interdépendance
D'une manière
générale, la vision des Français à
l'égard de la politique menée par les pouvoirs
publics hérite de la vision gaullienne de l'indépendance
et de la grandeur de la France. En matière de politique
économique, 49% des personnes interrogées
estiment que ce qui se fait en France n'est pas déterminé
par ce qui se fait aux Etats-Unis, contre 46%. Même
constat en matière de politique extérieure :
54% contre 40.
L'indépendance
que perçoivent les Français à l'égard
de la politique qui est menée par ceux qui en ont
la charge doit cependant se lire dans un double contexte
de court et moyen terme. Sur le moyen terme, on assiste
à une forte progression en 13 ans des personnes pensant
que la politique économique (+13) et la politique
extérieure (+15) dépendent des Etats-Unis,
ce qui dénote la prise en compte par l'opinion du
phénomène de globalisation et d'interdépendance
des politiques. Mais sur le plus court terme, depuis 1994,
on assiste à une petite diminution de ceux qui jugent
que la politique économique et la politique extérieure
dépendent des Etats-Unis, respectivement -4 et -11.
Deux facteurs peuvent expliquer ce léger reflux :
le volontarisme affiché par la politique économique
de Lionel Jospin (35 heures, emplois-jeunes) perçue
comme indépendante et originale, à rebours
du fatalisme affiché par les tenants d'une mondialisation
fondée sur un modèle libéral ; l'intégration
par l'opinion d'une dimension européenne de la politique
extérieure française, qui se veut indépendante
- au moins dans les propos - des Etats-Unis.
Sylvain
LEFORT
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