Nous
reproduisons une interview donnée par Philippe
MÉCHET au journal La Provence le 10 février
2002.
La dernière
semaine des élections, en 1995, alors que vous
ne pouviez plus faire état de vos enquêtes,
vos chiffres étaient-ils plus proches du résultat
final ?
Plus on
s'approche d'un scrutin, plus les sondages sont proches
du résultat final. La semaine précédant
le 1er tour de 1995, nous avions un panorama
assez concret de la situation, qui s'est vérifié
au soir du scrutin. A savoir le tassement Chirac, la montée
de Jospin et le fait que Balladur résiste. On nous
a pourtant reproché d'avoir donné Balladur
vainqueur. Or, à partir du 15 février, plus
de deux mois avant le 1er tour, tous les instituts
donnaient Chirac devant Balladur. Jusqu'au mois de janvier,
c'était l'inverse. De ce point de vue, les instituts
ont bien joué leur rôle : ils ont enregistré
les mouvements de l'opinion au moment où ils se
sont produits. Le procès qu'on leur a fait après
l'élection fut donc injuste. La seule chose qu'on
peut leur reprocher, c'est d'avoir sous-évalué
Jospin au 1er tour.
A quelques
heures d'une élection les sondages peuvent se tromper.
Vous l'admettez...
Il faut
prendre les sondages pour ce qu'ils sont : la photographie
d'une réalité à un instant donné,
pas la traduction d'une vérité intemporelle.
On oublie qu'un sondage comporte toujours une marge d'erreur.
Notamment parce qu'une part de l'électorat, jusqu'à
15% au total, se détermine le jour du vote, quasiment
dans l'isoloir. Et 15%, c'est énorme...
L'explication
vaut-elle aussi pour les municipales de 2001, qui ont
déclenché une autre vague de critiques vis-à-vis
des instituts de sondage ?
Le problème
s'est posé différemment. D'abord parce que
nombre d'électeurs n'ont pas joué le jeu
en ne répondant pas aux enquêteurs qu'ils
voteraient à droite. On a donc tous sous-estimé
le score de la droite. Ensuite, personne, en tout cas
à la Sofres, n'avait annoncé de "vague
rose" avant l'élection. Ce qui n'a pas empêché
une partie de la presse de continuer à titrer "la
vague rose annoncée"...
Comment
expliquer, alors, ce décalage entre vos résultats
et ce qu'en retient l'opinion ?
Les instituts
font des études, analysent les résultats,
mais ne maîtrisent pas l'usage qui en est fait par
la presse. Il suffit parfois qu'un institut relève
un petit avantage de tel candidat par rapport à
tel autre, et on interprète "machin vainqueur
à coup sûr". On a trop pris les sondeurs
pour les Mme Irma capables de donner à l'avance
le résultat d'une élection. Or, une personne
sondée exprime une intention à un moment
précis, mais elle peut en changer. Le danger, c'est
qu'en prenant cette opinion pour une vérité
immuable, on nie le rôle des campagnes électorales
et la faculté des candidats à convaincre.
On a
l'impression que les sondages étaient plus fiables
il y a vingt ans. N'est-ce pas un paradoxe ?
Le paysage
politique a beaucoup changé. On a, à la
fois, une dépolitisation de la vie quotidienne
- les gens sont de moins en moins nombreux à s'inscrire
dans les partis politiques - et des différences
de moins en moins nettes entre les candidats. Cela favorise
les indécisions, les changements de dernière
minute... On a aujourd'hui un vote plus réactif,
moins réfléchi que naguère. Les idéologies
jouent désormais moins que les sentiments sur le
résultat final d'une élection.
Sait-on
mesurer l'influence réelle des sondages sur le
choix des électeurs ?
Ils en
ont beaucoup moins qu'on ne le croit - ou qu'on veut bien
le faire croire quand on y a intérêt. Si
les sondages influençaient vraiment, on n'assisterait
pas aux retournements de tendance que l'on observe souvent.
En 1995, par exemple, si les gens avaient voté
en fonction des sondages, le président serait Edouard
Balladur. Soyons lucides : les sondages sont un outil
qui sert essentiellement aux hommes politiques, aux militants
et à la presse. Les gens s'y intéressent,
mais je ne pense pas qu'ils jouent sur leurs intentions
de vote. En général, ceux qui y sont le
plus attentifs sont ceux qui ont les convictions les plus
ancrées et qui ne changent pas d'opinion en cours
de route.
Philippe
MÉCHET