Le 15 juin 2004 - Olivier
Duhamel, professeur des Universités à Sciences Po Paris, ancien
député européen, tire les leçons du scrutin du 13
juin.
A de rares exceptions près, la plupart
des gouvernements européens semblent avoir été sanctionnés
lors de ces élections. Est-ce le signe que les enjeux nationaux ont prédominé
lors de ce scrutin ?
En effet, partout, les pouvoirs dominants ont
cherché à éliminer autant que faire se puisse le scrutin
européen. Soit en évitant toute campagne, soit en nationalisant
l'élection. Ce choix a été dicté par des considérations
politiciennes à courte vue : réduire la portée de mauvais
résultats pour les majorités au pouvoir, rallier les mécontents
pour les oppositions. Moyennant quoi, les citoyens se trouvent désemparés.
Ils savent très bien que les élections européennes n'affectent
en rien le gouvernement de leur pays - donc qu'on leur ment. Mais ils ignorent
, faute d'information et de débat, les véritables enjeux européens.
Ne votent alors que les champions du civisme ou les adeptes du vote protestataire.
L'Europe paye un peu son opacité et beaucoup le réductionnisme national
de ses principaux acteurs politiques et médiatiques.
Le PPE devrait disposer d'une majorité
relative au sein du futur Parlement. La droite européenne sort-elle pour
autant véritablement renforcée de ces élections ?
Le rapport de forces droite/gauche change peu.
Le PPE détient 37% des sièges, comme en 1999, le PSE 27%, un point
de moins. Les Verts perdent une dizaine d'élus, dans une assemblée
qui passe de 626 à 732 membres. Les Libéraux et nouveaux associés
peuvent espérer en gagner une quinzaine.
Les listes souverainistes n'apparaissent-elles
pas comme les grandes gagnantes de ce scrutin ?
Les gagnantes médiatiques, certainement.
Les gagnantes politiques, ici et là, en Pologne avec 30% des voix pour
la Ligue des Familles et Autodéfense, en Suède avec les 14% de la
" Liste de Juin ", créée au modèle du Danois Bonde
au lendemain du rejet de l'euro. Outre-Manche, avec la percée du parti
pour l'indépendance du Royaume-Uni. Mais d'un autre côté,
les chasseurs disparaissent, les souverainistes français reculent, et le
solde ne vaut pas triomphe. La vie politique européenne se structure sur
deux principaux clivages : droite / gauche, europhobes/europhiles. 20% de souverainistes,
ce n'est pas rien. 80% d'europhiles, c'est beaucoup.
Le bilan de la gauche ne semble t-il pas assez
mitigé lors de ces élections ? Face aux déconvenues des sociaux
démocrates allemands, polonais et britanniques, les socialistes français
évoquent aussi un rééquilibrage de la gauche européenne
?
Le SPD avait 33 élus en 1999. Il en obtient
dix de moins. Même repli pour le Labour, qui passe à 19. Le PS en
avait 22, il en recueille 30. Un groupe socialiste européen où Français
et Espagnols deviennent les plus nombreux à la place des Allemands et des
Britanniques, voilà qui en effet modifie les équilibres. Reste à
en faire quelque chose.
Les eurodéputés de l'UDF ont
annoncé leur intention de rallier le groupe le groupe ELDR. Un courant
libéral et centriste est-il en passe de s'affirmer au sein du Parlement
?
" Rallier ", François Bayrou
et Jean-Louis Bourlanges vont vous honnir. Créer une nouvelle force politique,
disent-ils. Déjà dans la précédente législature,
les Libéraux permettaient souvent à la gauche de l'emporter sur
les questions de société, à la droite de s'imposer sur les
sujets économiques et financiers. Cette force d'arbitrage va s'accentuer.
Comme prévu par le projet de nouvelle
Constitution, la Conférence intergouvernementale des 17 et 18 juin devrait
désigner le prochain candidat à la Présidence de la Commission,
qui sera élu par le Parlement. A l'occasion de cette élection, peut-on
assister à la formation d'alliances inédites au sein de l'Assemblée
de Strasbourg ?
Tout dépend du choix fait par le Conseil
européen. S'il est consensuel, mettons Jean-Claude Juncker, le Premier
ministre luxembourgeois, et chrétien et social, le Parlement devrait avaliser
sans grande difficulté. Sinon
tout est possible.
Ces élections en France ont aussi été
marquées par un nouveau record de l'abstention. Cette désaffection
des électeurs ne rend-elle pas paradoxalement encore plus urgente la nécessité
de consulter les Français par référendum pour la ratification
la Nouvelle Constitution européenne ?
Elle rend urgent de cesser d'exclure l'Europe
du débat public. Urgent d'informer. Urgent de se confronter publiquement
sur les grands enjeux. Sans quoi, tout le monde en paiera le prix. L'Union, mais
aussi les États, qui, à force d'occulter l'Europe nourrissent le
populisme.