Le 16 mars 2004 - Marc Lazar, bonjour. La gauche
traditionnelle, selon les dernières enquêtes d'opinion, pourrait rassembler près
de 37/38% des suffrages aux prochaines élections régionales. Le PS et le PCF réunis
pouvaient pourtant rassembler plus de 50 % des voix dans les années 1980. Comment
expliquer cette perte d'influence ?
C'est vrai qu'en près de 20 ans, il y a une perte
d'influence électorale de la gauche en France. Il y a je crois deux raisons fondamentales
à ce phénomène.
La première, c'est qu'un peu à l'exemple de ce
qui s'est passé dans d'autres pays européens, la gauche en France a été au pouvoir
pendant une très longue période. Elle a fini par connaître l'usure du pouvoir.
Deux septennats de François Mitterrand plus 5 ans de gauche plurielle, c'est absolument
exceptionnel. Nous savons que dans tous les pays européens, les partis qui occupent
durablement le pouvoir sont sanctionnés. C'est le cas du PASOK aujourd'hui comme
ça a été celui du PSOE espagnol durant les années 1990. Après des longues périodes
d'occupation du pouvoir comme cela, il y a une incontestable aspiration au changement
des électeurs.
La deuxième raison fondamentale de cette perte
d'influence est d'ordre sociologique. La gauche réformiste a en effet perdu, dans
le monde ouvrier, chez les employés et dans la fonction publique, beaucoup des
soutiens traditionnels qui n'ont pas été compensés. On pourrait enfin évoquer,
en s'inspirant de la formule de l'ancien dirigeant communiste italien Enrico Berlinguer,
l'épuisement de « la force propulsive du projet socialiste ».
Pour l'ensemble de ces raisons, la gauche est en situation difficile aujourd'hui.
Ces dernières semaines de fortes tensions se
sont exprimées sur le front social. La gauche a t'elle la capacité de s'imposer
comme un débouché politique aux protestations qui s'expriment ?
Oui et non. C'est vrai que l'on peut penser dans
un sens que la plupart des électeurs de gauche qui n'avaient pas voté pour Lionel
Jospin lors de la présidentielle de 2002 et qui avaient apporté leurs suffrages
à Besancenot et Laguiller, vont se retourner vers le Parti socialiste. Ils peuvent
en effet se rendre compte que sur bien des sujets, que ce soit la recherche, l'université,
l'école ou même sur un thème comme les aides aux personnes âgées, la gauche et
la droite ce n'est pas la même chose. Il y a donc une nouvelle forme de bipolarisation
qui peut profiter à la gauche. Il suffit pourtant de se tourner vers l'exemple
italien pour se rendre compte qu'il n'y a là aucune automaticité. La gauche italienne
croyait qu'avec Berlusconi au pouvoir, le balancier repartirait automatiquement
vers l'autre camp. Cela n'a absolument pas été le cas. Ce n'est que très lentement
que les électeurs sont revenus vers elle.
Deuxièmement, il peut y avoir un contraste très
net entre la politique de Raffarin et le politique de Lionel Jospin. Ca ne veut
pas pour autant dire que la gauche redevient crédible. Elle peut certes attirer
d'anciens électeurs s'il n'y a pas trop d'abstention. Mais elle aura beaucoup
de mal à en conquérir de nouveaux, parce qu'elle n'est pas encore crédible comme
alternative.
Qui profite de la désaffection à l'égard du
gouvernement Raffarin ? L'extrême gauche ?
C'est vrai que l'on peut se poser la question
de savoir quel va être le résultat de l'extrême gauche aux prochaines élections.
Les experts pour l'instant sont divisés. Il faut souligner le fait que nous sommes
le seul pays d'Europe où l'extrême gauche pèse autant. On sait que dans certaines
régions comme le Nord Pas de Calais, la Picardie ou la Haute Normandie, l'alliance
LO/LCR peut friser les 10%. L'extrême gauche profite à la fois d'une critique
de la droite et d'une critique de la gauche. Olivier Besancenot et Arlette Laguiller
ne cessent de marteler depuis 2002 que c'est la gauche qui a fait le lit de la
politique actuelle du gouvernement Raffarin.
Mais beaucoup de choses peuvent également la défavoriser.
Une partie des sympathisants de la LCR venue des mouvements altermondialistes
n'est pas attirée par Lutte ouvrière. Deuxièmement, l'électorat de l'extrême gauche
est aussi un électorat fragile et volatile qui peut exprimer une contestation
mais aussi revenir vers la gauche traditionnelle. Enfin, troisième point, il y
a aussi un gros problème d'implantation régionale de ces formations, qui fait
que leurs candidats ne sont pas toujours très connus.
Dans certaines régions, les listes LO/LCR peuvent-elles
faire perdre la gauche ?
Ca va être très intéressant. Un peu à l'exemple
des législatives de 2002, le Parti socialiste tente de faire jouer au maximum
la bipolarisation afin d'inciter les électeurs à voter utile dès le premier tour
au bénéfice de ses candidats. Cela favoriserait inévitablement la gauche traditionnelle
et couperait l'herbe sous le pied de l'extrême gauche. Il faudra cependant surveiller
de très près quelle sera l'attitude de celle-ci entre les deux tours. Certaines
de ses listes pourraient être en état de se maintenir au second tour, quitte à
faire perdre à la gauche certaines régions sensibles comme la Haute-Normandie
ou le Nord-Pas de Calais. A l'évidence, l'extrême gauche est décidée à arriver
à ce niveau d'affrontement afin de faire passer l'idée qu'il existe bien désormais
deux gauches qui n'ont plus rien en commun. On aurait là une nouvelle page politique
qui s'ouvrirait à gauche en France avec des conséquences notables sur la vie politique
du pays.
L'alliance LO/LCR est elle durable ?
A mon sens non. Elle est essentiellement liée
au mode de scrutin des régionales. Elle se reproduira sans doute pour les élections
européennes. Mais l'expérience historique montre que ces deux organisations ont
toujours été incapables de s'unir. Lutte ouvrière a dit à plusieurs reprises par
la voix d'Arlette Laguiller qu'il n'était pas question de faire un parti en commun.
La Ligue communiste révolutionnaire envisage de transformer son organisation mais
elle est pour l'instant très divisée sur la question de l'alliance avec LO. Cette
alliance est pour l'instant provisoire, et peut évoluer dans beaucoup de directions
dans les années à venir. Il faut savoir que deux trotskistes ensemble, c'est déjà
le début d'une scission qui s'amorce !
A la dernière élection présidentielle de 2002,
la candidature de Robert Hue n'a rassemblé qu'un peu plus de 3% des voix. Comment
expliquer ce déclin du communisme français ?
Les raisons du déclin du communisme français sont
aujourd'hui bien connues : le discrédit de l'idée communiste, le long passé
d'un PCF qui a été longtemps lié à l'Union soviétique et qui a eu toutes les peines
du monde à s'en détacher (en dépit d'une période critique durant les années 1960)
ainsi qu'une alliance mal gérée avec le Parti socialiste. Les bastions qui faisaient
la spécificité du communisme en France comme la métallurgie, les mines, les dockers
ou la sidérurgie se sont aussi littéralement effondrés. Et le PCF a toujours été
incapable d'en prendre la mesure. Certains collègues politologues font à juste
raison remarquer qu'il existe toujours de fortes implantations de ce parti, des
militants, des municipalités et des élus connus dans certaines régions. Ce parti
laisse évidemment un lourd héritage dans la société française. Pour ma part, je
pense cependant que la tendance historique est à la mort du Parti communiste français :
l'un des enjeux est d'ailleurs bien de savoir qui occupera l'espace ainsi libéré.
Dans plusieurs régions, les communistes présentent
pourtant des listes ouvertes aux membres de la gauche citoyenne et alternative.
S'agit-il d'une nouvelle stratégie ?
C'est sans aucun doute une nouvelle stratégie.
Entamée par Robert Hue avec la liste « Bouge l'Europe » en 1999,
elle est poursuivie aujourd'hui selon les termes de Marie-George Buffet, « sans
le strass et les paillettes ». Remarquons tout de même que tout ceci
est très peu lisible pour les électeurs. Le Parti communiste adopte en effet trois
types d'attitudes pour ces élections : l'alliance avec le PS, les listes
autonomes orthodoxes (du type de celle de Maxime Gremetz en Picardie) ou les listes
ouvertes au mouvement citoyen comme celle que présente Marie-George Buffet en
Ile-de-France. La campagne dans cette région a cependant connu quelques grippages
entre le Parti communiste et les associatifs qui ont eu du mal à s'entendre. On
a là une nouvelle attitude qui peut heurter nombre de militants communistes dans
leur culture. Il faudra néanmoins suivre de très près les résultats de la liste
Buffet. Celle-ci a pris un risque énorme en explorant une nouvelle voie politique
qui suppose un dépassement du PCF en tant que forme partisane. Mais à mon sens,
cela arrive trop tard !
Les communistes ont-ils les moyens de leur
autonomie ?
Absolument pas. La formation de Marie-George Buffet
peut jouer cette carte aux régionales ou aux européennes, encore qu'elle soit
extrêmement risquée. Mais si le Parti communiste veut continuer à exister, il
a besoin de l'alliance avec le PS. Et dans cette alliance, il est condamné à être
le dominé. Il est au mieux le petit roquet qui mord les mollets du Parti socialiste.
A l'occasion de ces élections régionales, les
socialistes ont fait sur leurs listes une place privilégiée aux candidats écologistes.
L'alliance entre le PS et les Verts est-elle devenue le nouvel axe structurant
de la gauche ?
Oui cette fois-ci François Hollande l'a dit, et
je crois qu'il faut le croire. Le Parti socialiste a pris acte du déclin du PCF.
Il a passé une alliance privilégiée avec les Verts qui fait penser à bien des
égards à celle que le SPD a passé avec les Grünen allemands. Le problème pour
le Parti socialiste, c'est que les Verts sont pour l'instant des alliés bien difficiles
à gérer.
Que peut attendre la gauche lors de ces régionales ?
En plus de tenir ses 8 régions dont l'Ile de France,
l'un des premiers défis de la gauche sera d'arriver à ravir d'autres régions à
la droite comme la Bretagne, la Bourgogne, le Languedoc-Roussillon ou le Poitou-Charentes.
Une victoire de Ségolène Royal sur les terres du Premier ministre aurait en effet
un fort poids symbolique. L'un des grands enjeux de la gauche sera aussi de savoir
si elle peut s'imposer comme une alternative crédible face à la droite. A mon
sens, ce n'est pas encore le cas. L'une des grandes erreurs des socialistes a
été justement de penser qu'ils bénéficieraient automatiquement des difficultés
du gouvernement Raffarin. L'exemple italien a montré qu'il n'y avait rien d'automatique
et que pour vaincre Berlusconi, il fallait une véritable stratégie politique.
Et pour le moment, cette stratégie, le Parti socialiste ne l'a pas. Il a réussi
à passer une alliance avec les Verts, mais peine toujours à trouver une stratégie
adéquate face à l'extrême gauche. Ces élections vont bien sûr montrer que le Parti
socialiste reste le principal parti de gauche. Mais elles vont aussi mettre à
nu les faiblesses de cette formation, sa difficulté à surmonter la défaite de
2002, et le besoin urgent qu'elle a de clarifier son projet politique.