Nous
reproduisons un article de Philippe MÉCHET publié
dans le Hors-série du Figaro consacré à
l'élection présidentielle de 2002
Le 16
mai 2002 - Avec le départ de Bruno Mégret
au début de l'année 1999, emportant avec
lui l'essentiel des cadres du Front national pour fonder
le Mouvement national républicain, on disait, ou
plutôt on croyait, que le Front national était
devenu un parti politique moribond voué à
obtenir des scores électoraux à l'unisson
de ses résultats aux européennes de juin
1999 : moins de 6%. Jean-Marie Le Pen, son leader
historique, apparaissait alors plus que jamais isolé
sur la scène politique. Une sorte de traversée
du désert qui reléguait au rang des souvenirs
ses scores à l'élection présidentielle
de 1995 (15,5% des voix) ou du Front national aux législatives
de 1997 (15%). Dans ce dernier cas, le Front national
avait même pu faire la démonstration qu'il
pouvait provoquer la défaite de la droite dans
de nombreuses circonscriptions.
Le FN,
un parti apparemment moribond
La présidentielle
de 2002 s'annonçait comme sans danger particulier
de la part de Jean-Marie Le Pen. Crédité
d'environ 8% des voix dans les sondages au mois de janvier,
concurrencé par Bruno Mégret et son MNR,
le Front national ne semblait pas en mesure de jouer les
arbitres au second tour. D'autant que son électorat
était apparu aux élections municipales de
2001 comme plus nettement à droite qu'auparavant,
et donc présentant moins de risques pour Jacques
Chirac lors de l'élection présidentielle.
De surcroît,
depuis janvier 2002, le président du Front national
s'était lancé avec quelque difficulté
dans la course aux 500 signatures nécessaires pour
se présenter à l'élection présidentielle.
Bruno Mégret lui avait ravi des soutiens de maires
et de conseillers régionaux qui s'étaient
portés sur Jean-Marie Le Pen en 1995, et de nombreux
élus considéraient que le risque de publicité
faite à leur signature en faveur du leader du Front
national leur ferait davantage de tort que l'opposition
des responsables ou militants du FN dans leur municipalité.
La dynamique
de la candidature Le Pen
Pourtant,
entre janvier et fin mars, la candidature de Jean-Marie
Le Pen témoignait dans les sondages d'une certaine
dynamique, le voyant passer de 7 ou 8% à 12 ou
13%. Sa progression dans les enquêtes d'opinion
restait toutefois quelque peu masquée par d'autres
mouvements concernant les bons scores enregistrés
alors par Arlette Laguiller ou Jean-Pierre Chevènement.
Ces derniers semblaient lui disputer la troisième
place dans la présidentielle.
La candidature
de Jean-Marie Le Pen profitait alors de plusieurs éléments
d'importance. L'insécurité était
devenue le thème prioritaire des Français
depuis un an passant alors devant le chômage dans
le baromètre
Sofres-Figaro-Magazine. Et sur ce plan, le président
du Front national ne manquait pas de crédit sur
ce sujet où, selon une enquête CSA, il devançait
Lionel Jospin et Jacques Chirac du point de vue de sa
capacité à affronter ces questions. La permanence
de l'insécurité, reconnue alors par le président
de la République autant que par le Premier ministre
de l'époque, sonnait également comme un
aveu d'impuissance des plus grands responsables du pays
pour traiter la question.
De même,
la cohabitation a suffisamment brouillé les cartes
pour pousser un certain nombre d'électeurs à
rechercher des repères identitaires politiques
forts qu'ils ne trouvent plus dans les grands partis traditionnels.
Pour de nombreuses catégories, essentiellement
issues des couches populaires, leurs préoccupations
ne trouvent pas de réponses auprès des politiques.
Et ceci est doublé pour eux d'une vraie difficulté
à évaluer les différences entre la
gauche et la droite de gouvernement. Phénomène
qui les conduit à se tourner vers d'autres candidats,
dont Jean-Marie Le Pen.
Ainsi, il
apparaît inquiétant en cours de campagne
d'observer que plus de deux tiers des Français
ne voient pas les différences entre les programmes
de Lionel Jospin et Jacques Chirac. Certains se tournent
alors vers l'extrême gauche, d'autres vers l'extrême
droite pour manifester un vote plus protestataire que
programmatique.
La dynamique
de Jean-Marie Le Pen au début du mois d'avril le
mène à 14% à la veille du premier
tour mais n'enregistre pas la réelle percée
qui lui permettra d'atteindre 16,88%. Son électorat
reste pour partie réticent à déclarer
un vote en sa faveur dans les interviews par sondages.
Jean-Marie
Le Pen en deuxième position du premier tour
Au soir du
21 avril 2002, Jean-Marie Le Pen arrive, à la surprise
générale, en deuxième position avec
4.800.000 voix, soit une progression de 250.000 voix et
de 1,5% des exprimés par rapport à 1995.
A ce score personnel, et pour évaluer réellement
le niveau de l'extrême droite dans son ensemble,
il faut rajouter les 670.000 voix de Bruno Mégret ;
soit un ensemble de 5.470.000 voix et 19,20% des suffrages. ;
à peine 200.000 voix de moins que Jacques Chirac.
Et la barre
des 20% est largement dépassée dans certains
départements. Dans le Vaucluse, le niveau approche
les 30% (29,7%) ; de même dans le Haut-Rhin
(28,5%), les Alpes-Maritimes (28,5%) et le Gard (28%).
Elle dépasse ou approche également la barre
des 25% dans le Var, le Territoire de Belfort, le Bas-Rhin,
l'Oise, la Moselle, la Haute-Marne, l'Ain, les Ardennes,
l'Hérault et la Loire. Jean-Marie Le Pen arrive
personnellement en tête dans 35 départements
et ses meilleurs scores sont localisés au Nord,
à l'Est et au sud Est de la France, zones géographiques
particulièrement touchées par la désindustrialisation
ou/et par l'immigration. Ces lieux sont presque déjà
un classique du vote d'extrême droite et il est
plus intéressant d'observer, lorsqu'on entre dans
le détail, que Jean-Marie Le Pen confirme ses bons
scores de 1995 dans ses régions mais vient se renforcer
là où tout en restant plus faible, il était
auparavant très minoritaire. C'est le cas dans
certaines parties du sud-ouest ou le long de la Garonne,
mais c'est aussi le cas en Bourgogne, et plus particulièrement
dans l'Yonne, ou dans la région Centre.
La sociologie
du vote Le Pen
La sociologie
du vote en faveur de Jean-Marie Le Pen est aussi un élément
de compréhension de ce vote. L'électeur
lepéniste se recrute plus particulièrement
parmi les hommes, les agriculteurs, les artisans, les
commerçants ou les électeurs issus du monde
ouvrier, à faible niveau d'études et à
revenu modeste. Il s'agit, autrement dit, de personnes
qui, pour une partie d'entre elles, sont préoccupées
par l'insécurité physique ou la fiscalité
et, pour une autre partie, qui se sentent dans une situation
d'insécurité sociale et économique.
La majorité d'entre eux se classent parmi les " laissés
pour compte " de la croissance de la fin des années
90, et vivent une certaine forme de désocialisation.
Au travers du vote Le Pen, ils manifestent un rejet du
jeu politique institutionnel existant qui ne les prendrait
pas suffisamment en compte dans leurs orientations. Le
poids des catégories populaires dans le vote FN
tend à montrer que c'est toute une population désencadrée
socialement qui émet un vote protestataire plus
qu'idéologique. Le vote Le Pen est un vote de rejet
plus que d'adhésion. Sa stigmatisation a davantage
tendance à encourager l'électeur de Jean-Marie
Le Pen dans son choix plutôt qu'à le dissuader.
Au second
tour, alors que Jean-Marie Le Pen aurait pu profiter d'une
exposition médiatique importante, et que de nombreux
commentateurs craignaient que les manifestations contre
lui aient un effet inverse à celui qu'elles recherchaient,
le leader du Front national ne bénéficie
en rien de son accession surprise au second tour. Il mobilise
contre lui. Et les trois millions d'électeurs supplémentaires
qui se rendent aux urnes cherchent avant tout à
manifester le rejet de ses idées et propositions.
Le 5 mai, le leader du Front national ne gagne que 50.000
voix de plus par rapport au total Le Pen + Mégret
du premier tour. L'extrême droite perd 1% de suffrages
exprimés entre les deux tours du fait de la participation.
Ses zones
de force restent les mêmes qu'au premier tour mais
les scores exprimés pour l'extrême droite
régresse sensiblement dans certains départements
tels que le Territoire de Belfort, la Moselle, l'Ain,
le Haut-Rhin, le Bas-Rhin et d'autres encore. En revanche,
le Nord Pas-de-Calais ou le Sud-Est confirment les niveaux
du 21 avril. Il convient toutefois d'insister sur le fait
qu'à défaut de progresser nationalement
en voix entre les deux tours, le vote Le Pen ne régresse
pas réellement.
Pour ce qui
aura sans doute été son dernier combat présidentiel
compte tenu de son âge, Jean-Marie Le Pen a réussi
à bousculer tout le jeu politique français,
habitué au traditionnel affrontement droite-gauche
électoral. Une majorité de nos concitoyens
qui considéraient la politique comme un spectacle
aura compris qu'une élection est beaucoup plus
importante qu'ils ne le pensaient. Et les quinze jours
de l'entre deux tours qui ont ébranlé l'opinion
ont peut-être constitué la plus grande leçon
d'instruction civique de ces dernières années.
Philippe
MÉCHET