Le 17 mars 2004 - François Bayrou a récemment
déclaré que ces élections seraient « le printemps de l'UDF ».
Qu'en pensez-vous ?
Le résultat de l'UDF risque d'être peu lisible
au lendemain de ces élections dans la mesure où il n'y a pas d'offre homogène
de cette formation au niveau national. Le score de l'UDF dans l'ensemble de l'hexagone
sera en effet très difficile à interpréter. Il y a 16 listes autonomes de cette
formation qui se présentent sur 22 régions. Il existe un second problème, celui
des interactions entre local et national. Ces élections révèlent aussi des enjeux
locaux très forts qui se cristallisent notamment autour de la personne de François
Bayrou en Aquitaine mais également d'André Santini en Ile de France. Les résultats
dans ces régions vont être très intéressant à analyser. Ils représentent un véritable
enjeu pour l'UDF. Un succès de François Bayrou dans sa terre d'élection ne supposerait
toutefois pas une dynamique forcément positive sur le plan national. De même,
un échec ne scellerait pas définitivement le sort de cette formation, même si
cela constituerait évidemment un handicap important.
Pourtant le député Maurice Leroy estime que
l'UDF pourrait devancer l'UMP dans 6 ou 7 régions. Que peut vraiment espérer l'UDF
lors de ces élections ?
Il faut déjà mettre à part le cas des régions
comme la Picardie et Rhône-Alpes. Les deux partis de droite s'y présentent unis
et Gilles de Robien comme Anne-Marie Comparini ont des chances de l'emporter.
On peut toutefois légitimement estimer que le succès d'une liste autonome de l'UDF
dans une région représenterait déjà une réussite certaine. Pour l'instant, François
Bayrou et André Santini sont suivant les sondages disponibles les seuls candidats
en position de devancer les listes de l'UMP au soir du premier tour. Le succès
pour eux n'est pas pour autant garanti. Les scores sont très serrés. Et pour l'instant,
les enquêtes ne permettent pas de faire des prévisions dans un sens comme dans
l'autre.
Les dernières enquêtes ont également montré
que les électeurs centristes potentiels sont généralement moins sûrs de leur choix
que les autres. L'UDF peut elle vraiment transformer dans les urnes le capital
de sympathie qu'elle a acquis dans l'opinion ?
Effectivement, le problème de l'UDF, c'est qu'elle
suscite une sympathie certaine mais n'attire pas forcément beaucoup de votes effectifs.
Cela s'explique avant tout par le fait qu'il s'agit d'une formation centriste.
Elle polarise moins les antipathies et attire plus de sympathies, venant à la
fois du centre droit et du centre gauche. Mais avec des comportements électoraux
encore fortement marqués par le clivage gauche - droite, la transformation d'un
certain sentiment de proximité en acte de vote demeure encore largement problématique.
Les défections que ce parti a connu ces dernières
années (Philippe de Villiers, Alain Madelin ou Philipe Douste Blazy) ont-elles
contribué à clarifier son positionnement ?
Oui, elles y ont contribué assez nettement. L'UDF
est aujourd'hui clairement perçue comme un parti centriste et non plus seulement
comme un ventre mou. Si l'UDF a toujours été positionnée au centre, il apparaît
y avoir un contenu plus positif aujourd'hui dans cette notion. Mais si les Français
situent relativement bien cette formation sur l'échiquier politique, sa position
conserve un certain nombre d'ambiguïtés. Sur l'Europe, par exemple, la critique
menée contre la constitution proposée par Valéry Giscard d'Estaing n'a pas forcément
été bien comprise, malgré un accord de fond sur la nécessité de l'intégration
européenne. Plus largement, sur le plan du libéralisme économique, du conservatisme
social, sur des questions de société comme le PACS ou sur les problèmes de bioéthique,
on peut dire que les positions de l'UDF et de son électorat sont parfois divergentes.
Le positionnement centriste est reconnu comme étant un label porteur, mais il
n'est pas exempt de certaines ambiguïtés. De ce point de vue, il est intéressant
de voir que, si l'on considère les valeurs de l'électorat UDF tel qu'il a pu se
constituer en 2002, il n'existe que très peu de différences entre centre et droite
modérée. Ces électorats montrent une véritable communauté de valeurs. Ce qui distingue
l'électorat UDF, c'est avant tout son positionnement centriste sur l'échelle gauche
- droite. C'est son élément fondateur.
Sur
les intermittents, la recherche ou le traitement social du chômage, on a pourtant
assisté ces derniers mois à un certain nombre de positions critiques de François
Bayrou. Y a- t-il un infléchissement social du discours de l'UDF ?
Tout à fait. On peut considérer qu'il y a un certain
infléchissement social dans le discours de l'UDF dans les dernières années. Il
faut cependant remarquer qu'il s'agit néanmoins d'une vieille tradition du courant
démocrate chrétien. Je pense par exemple à des démocrates sociaux comme Pierre
Méhaignerie ou Jacques Barrot, qui ont toujours eu soin de mettre ce discours
social en avant. Pour autant, on voit clairement dans cette stratégie de François
Bayrou une tentative d'attirer les voix d'électeurs de centre gauche proches du
PS, qui se définissent par un libéralisme sur le plan culturel et par un libéralisme
économique modéré. L'ambition est clairement affichée. L'efficacité électorale
d'un tel positionnement est néanmoins incertaine.
Les électeurs de gauche peuvent-ils vraiment
être séduits par cette stratégie ?
Ce qui est trompeur c'est peut-être de trop assimiler
l'électorat UDF à celui que donnent à voir les sondages dans un certain nombre
de régions où l'UDF se comporte bien, comme l'Ile-de-France ou l'Aquitaine. Les
sondages indiquent même que dans ces régions, une partie significative de l'électorat
de gauche, autour de 20%, pourrait voter pour les candidats centristes. Mais l'électorat
de l'UDF reste jusqu'à présent fondamentalement un électorat de la droite traditionnelle.
Toutefois, le basculement de cette frange limitée de l'électorat de gauche est
un enjeu stratégique déterminant, surtout dans la perspective du second tour où
existe une prime pour la liste arrivée en tête.
Le centrisme au regard des dernières enquêtes
d'opinion, semble en mesure de réaliser des percées dans les grandes régions urbaines
et dans le sud-ouest de la France. Assiste-t-on à un glissement de l'électorat
centriste ?
Ce déplacement à la fois spatial et sociologique
de l'électorat centriste n'est pas encore avéré. Les résultats des élections devront
de ce point de vue être analysés finement après le premier tour. Mais la difficulté
avec les régionales, c'est que l'on a une offre politique locale qui est souvent
très personnalisée et qui perturbe les clivages traditionnels. De ce point de
vue, on a par exemple un phénomène Bayrou très clair en Aquitaine. Profitant d'une
implantation locale et d'une notoriété nationale, il recueille par exemple depuis
1999 un pourcentage élevé de voix dans son département des Pyrénées-Atlantiques.
Avec André Santini en Ile de France, on a aussi un phénomène plus personnel que
véritablement UDF, même si les résultats de ce parti lors des élections de 2002
y sont au dessus de sa moyenne nationale. Ce phénomène a sans doute été accentué
durant cette campagne par la popularité médiatique du maire d'Issy-les-Moulineaux.
Mais si l'on regarde les résultats de l'UDF dans
leur ensemble, lors des dernières élections européennes, en 1999, ou présidentielles,
en 2002, je crois qu'il faut souligner deux éléments. Il y a d'abord une assez
forte homogénéité spatiale de cet électorat, avec des différences limitées entre
les meilleures et les moins bonnes zones de force de l'UDF. Deuxièmement les zones
d'implantation traditionnelle de cette formation comme l'Alsace, la Savoie ou
l'Ouest catholique restent globalement les mêmes. De ce point de vue, on n'a donc
eu jusqu'à présent que peu de transformations effectives de la structure de l'électorat
centriste. Mais cela peut éventuellement changer.
Quelle est la marge de manouvre de François
Bayrou ?
Pour le deuxième tour, le moins que l'on puisse
dire, c'est que la marge de manouvre de François Bayrou est presque inexistante.
Elle dépend entièrement de la bonne volonté de l'UMP. Le maintien de l'UDF au
deuxième tour, dans les régions où elle le peut, provoquerait la défaite de la
droite à coup sûr. Cette stratégie est donc intenable politiquement. L'accord
entre l'UDF et l'UMP est obligatoire. La question est seulement de savoir comment
se dérouleront les accords et sur quelles bases. Est-ce qu'ils se feront par désistement
comme le souhaite Antoine Rufenacht en Haute Normandie ? Est ce que l'on
privilégiera les fusions ? Il semble que des fusions à parité soient inenvisageables
dans la mesure où les scores de l'UDF et de l'UMP au soir du premier tour risquent
d'être très différents. L'un des enjeux de l'UDF sera d'arriver en tête dans quelques
régions afin d'avoir une marge de négociation suffisante. On peut se demander
si le parti de François Bayrou tentera de négocier un désistement réciproque en
disant « Nous vous voulons avoir des chances de gouverner deux ou trois
régions » ou s'il préfèrera la fusion dans toutes les régions. Il apparaît
cependant peu vraisemblable que l'UMP accepte de se retirer dans une, voire plusieurs
régions. Cela constituerait une véritable révolution politique.
Quelles conséquences sur le plan interne pourrait
avoir un échec de François Bayrou lors de ces régionales ?
Aucune je pense, dans le mesure où il n'y a pour
le moment pas d'alternative à François Bayrou à l'intérieur de l'UDF. Un échec
pourrait en revanche signifier de véritables difficultés pour la survie de l'UDF
elle-même. Et l'enjeu est là important. Dans le cas d'un échec de François Bayrou
lors de ces régionales, on peut très bien se demander si l'UDF pourra survivre
ou si elle connaîtra une nouvelle hémorragie de militants et de cadres vers l'UMP.
On peut penser également que les élections internes à l'UMP qui se dérouleront
à l'automne détermineront en grande partie la dynamique de la recomposition en
cours. Il faut aussi souligner que les défections que l'UDF a connues ces dernières
années ont tout de même déjà beaucoup affaibli son appareil militant. On voit
très bien que les listes UDF à l'occasion de ces élections régionales sont essentiellement
composées de personnes issues de la société civile qui ont très peu d'expérience
politique. Bien sûr, on peut considérer que c'est un atout pour l'UDF qui peut
ainsi montrer un visage renouvelé. Mais cela lui pose aussi de réels problèmes
de notoriété et de crédibilité.
François Bayrou aime souvent à placer son action
dans la lignée de celle de Valéry Giscard d'Estaing. L'ancien président de la
République avait pourtant construit sa réussite politique sur un rassemblement
bien au-delà de la famille centriste ?
Oui. On peut dire que ces stratégies sont diamétralement
opposées. Mais l'ambiguïté de François Bayrou est avant tout sa capacité à jouer
sur des tableaux très différents. D'un côté, il développe pour ces élections une
stratégie d'ouverture vers l'électorat de gauche. De l'autre, il tente de constituer
un pôle d'opposition au sein de la majorité afin de récupérer une partie de l'électorat
de droite déçu par le gouvernement Raffarin. Il apparaît quand même que ces deux
stratégies sont difficiles à mener de concert. Et même si cette double tactique
fonctionnait, elle entraînerait à terme un certain nombre de difficultés. Dans
le cas d'une réussite des listes de l'UDF, on peut se demander en effet comment
un tel succès serait géré par une formation qui attirerait des électeurs de gauche
tout en gardant ses alliances à droite. Il y aurait alors au sein de l'UDF les
mêmes débats qui agitaient sous la IV République le MRP, un parti bien plus à
gauche que son électorat.