Le 17 juin 2004 - Directrice
de recherche au CNRS, Anne Muxel tente d'expliquer les raisons de la faible mobilisation
lors des dernières élections européennes. Elle évoque
la trop grande prégnance des enjeux nationaux durant la campagne et le
manque de visibilité des institutions européennes auprès
des citoyens de l'Union.
Le scrutin d'hier a été marqué
par un fort taux d'abstention, de l'ordre de 54,4% dans l'ensemble de l'Union.
L'abstention est un phénomène classique des élections européennes
?
Il faut d'abord dire que les élections
européennes sont, de toutes les échéances électorales,
celles qui enregistrent de manière générale les plus faibles
niveaux de participation. L'abstention pour les élections européennes
n'a en effet pas cessé d'augmenter depuis 1979, date du premier scrutin
européen au suffrage universel. Le taux d'abstention y avait alors été
de 37% des inscrits. Il était dans l'ensemble de l'Union de 54,4% dimanche
dernier. On enregistre donc une augmentation de près de 17% en 15 ans.
Bien que plus fortement affectées par les comportements abstentionnistes,
les élections européennes ne sont pas les seules touchées.
Tous les types de scrutin subissent une érosion de la participation électorale,
touchant tous les pays de l'Union européenne, les anciens comme les nouveaux
entrants.
L'abstention semble avoir particulièrement
touché les nouveaux adhérents. Comment expliquer ce phénomène
?
De nombreuses enquêtes réalisées
durant la campagne laissaient présager une faible participation dans ces
pays. Si dans l'Europe des Quinze un électeur sur deux seulement est allé
voter, la proportion n'a été que de un sur trois dans l'ensemble
des pays nouveaux membres d'Europe centrale et orientale. Certains pays se sont
même particulièrement distingués pour leur faible participation
électorale comme la Pologne ou la Slovaquie, où seulement un électeur
sur cinq s'est rendu aux urnes. L'adhésion de ces pays est toute récente.
Et l'on ne peut pas leur reprocher de n'avoir pas encore pleinement intériorisé
cette nouvelle identité, à la fois culturelle et politique. Ils
peuvent même avoir l'impression de ne faire partie que d'une Europe de seconde
zone. Ils sont d'ailleurs encore à l'épreuve. Leurs droits effectifs
ne sont pas encore équivalents pour encore quelques années à
ceux des ex-Quinze. Comment leur reprocher dans ces conditions leur faible participation
? Les ex-Quinze n'ont d'ailleurs guère de leçons à donner.
La Suède, le Portugal, la Grande-Bretagne et les Pays-Bas, pourtant plus
familiers du projet européen, ont eux aussi enregistré des records
d'abstention. A l'instar de ce qui s'est passé dans les pays ex-Quinze,
la minorité qui a voté s'est prononcée d'abord sur des enjeux
nationaux. Les enjeux spécifiquement européens restent mal identifiés,
sans doute trop lointains.
Les électeurs de ces pays ont été
nombreux à donner leurs suffrages à des formations populistes et
eurosceptiques. Serait-ce alors les citoyens pro-européens de ces pays
qui ont eu tendance à s'abstenir lors de ce scrutin ?
Il est difficile de tirer des conclusions définitives
étant donné le très faible taux de participation enregistré
dans ces pays. La très forte abstention qui s'y est manifestée est
peut être aussi le révélateur d'un phénomène
plus général. L'abstention n'est pas que la manifestation de l'indifférence
ou de l'incompétence des citoyens. Elle est aussi souvent le signe d'une
certaine protestation politique. La forte abstention qui s'est manifestée
est porteuse d'un mécontentement qui s'exprime sans doute moins à
l'égard de l'Europe qu'à l'égard des gouvernements nationaux.
Dans certains pays comme la Pologne, la campagne électorale a par exemple
été fortement marquée par l'existence d'une grave crise politique
interne, puisque le pays n'a plus de gouvernement depuis le début du mois
de mai. Dans un tel contexte, la préoccupation européenne ne peut
pas être première. L'abstention y a été logiquement
vue comme le moyen de désavouer une classe politique discréditée,
et plus profondément d'exprimer un sentiment d'impuissance et de lassitude.
Ce mécontentement a sans doute bénéficié aux populistes
et extrémistes de toutes sortes qui savent mieux que d'autres cristalliser
les comportements protestataires. Mais ces mouvements pour la plupart anti-européens
sont disparates. Les refus de l'Europe n'y ont pas forcément tous les mêmes
significations. Et ces partis développent des stratégies politiques
qui sont bien souvent davantage liées à des logiques de positions
nationales qu'à des logiques de positions européennes.
Ces pays n'ont donc pas forcément exprimé
une désaffection vis-à-vis de l'Europe !
Il me paraît important de relativiser le
constat d'échec auquel on aboutit trop rapidement. Faire voter 338 millions
d'électeurs d'une même entité démocratique, appartenant
à 25 nations différentes, était une première historique.
On considère le scrutin du 10-13 juin 2004 comme un échec mais il
peut aussi être considéré comme une demi-victoire. Le projet
européen est un projet de longue haleine. L'histoire européenne
a connu et connaîtra sans doute encore des hauts et des bas, des moments
de forte mobilisation et des moments de démobilisation. Il ne faut pas
jeter l'éponge trop vite. Le fait que cette forte abstention soit intervenue
seulement quelques semaines après l'élargissement de l'Union a sans
doute favorisé une vision pessimiste de la situation. Par ailleurs, évaluée
à l'aune des enjeux particulièrement décisifs de cette élection,
notamment la Constitution, ou encore la possibilité pour le Parlement d'intervenir
sur le choix du futur Président de la Commission européenne qui
sera renouvelé prochainement, mais aussi l'urgence des mesure et des positions
à prendre face aux conflits internationaux, ou enfin l'orientation de la
politique sociale et économique, la déception peut être de
mise. Mais ces enjeux essentiels dans l'histoire de la construction européenne
n'ont peut être pas été rendus assez visibles ni par les institutions
européennes ni non plus par les partis politiques. Ce manque de visibilité
a sans doute freiné l'intérêt et la mobilisation des Européens.
Cela ne veut pas pour autant dire que l'Europe soit un projet condamné.
La démobilisation des électeurs signe dans tous les pays une crise
de la représentation politique et montée des insatisfactions et
des mécontentements à l'égard des gouvernements nationaux.
Ce n'est donc pas nécessairement l'Europe qui va le plus mal !
Le fait que les campagnes aient été
avant tout centrées sur les enjeux de politique nationale a-t-il beaucoup
pesé sur l'abstention lors de ce scrutin ?
C'est assez difficile à dire. Je crois
que cela signifie surtout que les électeurs se sont essentiellement mobilisés
sur des enjeux strictement nationaux et pas européens. Ce qui contribue
à l'abstention et ce dont souffrent depuis des années les élections
européennes, c'est l'absence de lisibilité des enjeux européens
ainsi que la complexité des rouages de la représentation politique
et des institutions de l'Union européenne. Les groupes qui ont progressé
au Parlement européen sont les libéraux ou les écologistes,
soit les courants politiques qui ont mené de manière explicite de
vraies campagnes européennes, sur la base d'un programme européen
cohérent et homogène. De la même façon, les listes
populistes en tous genres, en présentant des programmes monocentrés
et anti-européens, ont aussi mis plus que les autres l'Europe au cur
de la campagne, et bien qu'en négatif l'ont rendu d'une certaine façon
lisible, et suffisamment lisible pour susciter une mobilisation contre. Les grandes
formations de droite comme de gauche au contraire n'ont que très peu présenté
à l'échelle de l'Europe des programmes qui soient suffisamment différenciés
et clairs. Elles ont, faute de repères facilement déchiffrables
pour les électeurs, sans doute entraîné une part de l'abstention.
Les nouveautés de la Constitution européenne,
comme l'élection d'un président de la Commission par le Parlement
ou l'instauration d'un président de l'Europe, sont-elles de nature à
susciter à nouveau l'intérêt des citoyens européens
pour leurs institutions ?
Oui, sûrement. Si les Européens peuvent
considérer l'utilité de leur vote, cela les aidera à se mobiliser.
La perception de l'inutilité de celui-ci ne pouvait sans doute pas être
plus grande lors de ces élections. C'est d'une certaine façon un
problème de traçabilité du vote : comment l'électeur
peut-il apprécier l'effectivité de son vote, exprimé au niveau
de sa circonscription, mais se traduisant ensuite au niveau national, puis au
niveau européen, où il participe d'une représentation politique
entre des groupes politiques européens dont les logiques d'alliances et
de coalition ne recoupent pas forcément la grille de lecture nationale
ou locale qu'il avait dans un premier temps mobilisé pour faire son choix
? Seules de véritables listes politiques transnationales pourront un jour
rendre plus concret aux yeux des électeurs le champ d'exercice de la politique
européenne et de ses acteurs. Par ailleurs, les référendums
portant sur des enjeux concrets touchant le projet européen incitent davantage
à la participation. Au vu des sondages et des enquêtes d'opinion,
les Européens, et particulièrement les Français, souhaitent
être consultés par référendum pour la ratification
de la nouvelle Constitution de l'Europe. Je pense que ce que réclament
les citoyens européens, c'est justement de pouvoir s'exprimer sur des choix
aussi concrets que ceux-là.