Les "affaires" influencent-elles le vote ?


Le 18 mars 2004 - Pierre Lascoumes, directeur de recherche CNRS au CEVIPOF, évoque les relations qui peuvent exister entre les mises en cause publiques pour corruption et les comportements des électeurs. A l'occasion de l'affaire des marchés truqués d'Ile-de-France, il revient aussi sur la question du financement des partis politiques et analyse l'impact des réformes de décentralisation sur la corruption politique régionale.

Le début de la campagne a été marqué par les suites de l'affaire Juppé et la question du financement illicite du RPR. Quel rôle peuvent jouer les questions de corruption lors de ces élections régionales ?

La grande question que l'on se pose toujours est de savoir si la mise en cause des élus, pour des comportements irréguliers dans l'exercice de leur mandat, a un impact sur les comportements électoraux. Sur la base de diverses enquêtes il n'y a pas à cette question de réponse simple. La conception classique de la démocratie considère que le vote est la meilleure des sanctions possibles. L'électeur éclairé doit tenir compte dans son choix de vote, de toute une série d'éléments comme la compétence et la moralité. Or l'observation montre des comportements bien différents. On voit des élus conservant la confiance de leurs mandants et poursuivant une carrière après avoir été mis en cause pour des faits délictueux (voire condamnés), alors que d'autres sont sanctionnés et éliminés de la vie politique. Pour donner deux exemples français : Alain Carignon a été mis à l'écart durant un certain nombre d'années après sa condamnation, alors que d'autres élus mis en cause, tel Alain Juppé, ou condamnés tel P. Balkany, continuent d'exercer une activité politique.

Ce débat est relativement récent en France, il ne date que des années 1990. En revanche, la tradition puritaine anglo-saxonne a conduit à poser cette question dès le début du XIX siècle aux Etats unis et la Grande Bretagne. On y faisait très tôt des constats de même type : pourquoi les électeurs continuent-ils à maintenir leur confiance à l'égard de personnes mises en cause pour atteinte à la probité, c'est-à-dire suspectés de ne pas servir prioritairement la défense du bien commun? Il y a là un paradoxe difficilement explicable. On a d'abord considéré que les électeurs agissaient ainsi parce qu'ils n'étaient pas suffisamment informés, qu'on leur cachait l'ampleur des dysfonctionnements, des détournements et des contournements des règles démocratiques. La deuxième explication a considéré que les électeurs étaient cyniques, c'est-à-dire qu'ils jugeaient seulement sur les résultats et l'efficacité et laissaient le personnel politique se débrouiller librement pour satisfaire leurs besoins d'argent.

Des travaux plus récents ont éclairé d'autres aspects de ces comportements apparemment paradoxaux de faible sanction des atteintes à la probité. On considère aujourd'hui que les électeurs effectuent un jugement balancé entre les différents arguments défavorables ou favorables à l'égard d'un candidat. Les facteurs de type moralité individuelle ou probité publique n'interviennent que comme des facteurs secondaires par rapport à d'autres dimensions comme l'adhésion idéologique. Les électeurs votent avant tout pour un candidat parce qu'ils sont en accord avec les valeurs fondamentales qu'il incarne et les positions qu'il défend.

A l'occasion de certaines élections, comme les municipales parisiennes par exemple, la question de la moralité des équipes sortantes a-t-elle quand même pu avoir une certaine influence ?

Oui bien sûr, on peut considérer que cette dimension a joué. Mais il a quand même fallu du temps pour que ce changement s'opère. Effectivement, une partie de l'électorat a considéré que l'équipe sortante était usée, qu'elle avait tenu les rênes de la ville pendant trop longtemps et que certains aspects de sa gestion devaient être remis en cause. Mais on peut aussi considérer que la droite d'alors n'avait pas non plus de projet politique fort.

On a observé aux Etats unis que sur des grands enjeux, l'adhésion à des programmes est souvent bien plus importante que les jugements que l'on peut porter sur la moralité des hommes politiques. Dans le cas de l'Irak, les électeurs peuvent considérer que Georges W Bush n'est pas une lumière absolue, qu'il a eu quelquefois des pratiques douteuses dans ses relations avec ses financeurs politiques, qu'il a été mal élu. Il n'empêche que beaucoup d'électeurs voteront pour lui parce qu'il fait la guerre au terrorisme et qu'ils ont confiance en sa politique.

Pour aborder plus précisément le contexte des régionales, des enquêtes ces dernières années ont aussi mis en lumière la capacité de certains hommes politiques à représenter des territoires et des populations. Cela permet de voir différemment la carrière d'hommes politiques tels que Patrick Balkany ou Jacques Mellick. Pour une majorité d'électeurs, ces personnalités incarnent une population donnée et son territoire. Une sorte d'adhésion-identification s'effectue autour d'eux quand ils sont mis en cause afin de les défendre. Les critiques et les accusations de corruption et autres sont alors dévalorisées comme venant de l'extérieur, d'un ailleurs, celui des médias parisiens ou du pouvoir central. Il est alors fréquent de voir des populations maintenir leur adhésion à des personnalités accusées et mêmes condamnées.

Existe-t-il des différences entre clientélisme et pratiques délictueues ?

Oui. C'est sans doute l'un des éléments qui rend si difficile de définir ce qu'est véritablement la corruption politique. Je préfère à cet égard utiliser le terme « d'atteinte à la probité publique » qui englobe des pratiques délictueuses différentes, allant de la corruption élémentaire jusqu'à des pratiques très difficiles à qualifier comme le lobbying qui affleure souvent le trafic d'influence. Quand Alain Carignon fait financer son journal de campagne par la Générale des Eaux en échange de contrats municipaux, on peut bien entendu considérer cela comme de la corruption brute. Dans le même temps, dans beaucoup de municipalités, le travail de relation que font les élus avec leur électorat (cadeaux aux personnes âgées, réceptions pour les nouveaux arrivants, etc..) s'apparente à du clientélisme classique. Mais la difficulté bien entendu est de savoir où on met le curseur. A partir de quel moment considère-t-on le clientélisme classique comme une moyen d'exercer de l'influence et d'acheter des voix ? Dans beaucoup de municipalités, ce genre de pratiques se matérialise par un des passes droits. La gestion des parcs de logements sociaux à cet égard est bien souvent exemplaire. On accorde des logements sociaux à des personnes qui ne remplissent pas les conditions requises. On continue à en faire bénéficier des personnes qui ne les remplissent plus. On met sur le dessus de la pile des dossiers politiquement signalés qui auraient dû attendre longtemps. On a là des contournements évidents des règles démocratiques. Si elles sont répréhensibles sur le plan des principes, sont-elles pour autant sanctionnables ?

La question du mode de financement des partis politiques est aussi une question sensible dans le domaine de la corruption.

Dans le domaine du financement des partis politiques, on a assisté à de grands bouleversements suite aux affaires de la fin des années 1980 et du début des années 1990. Il nous a fallu pas moins de 5 lois successives, de 1988 à 1993, pour essayer de régler cette question épineuse. On a d'abord imposé des obligations afin d'assurer la transparence des financements. Introduites aux élections présidentielles et législatives en 1988, ces contraintes ont ensuite été étendues à l'ensemble des consultations en 1990, au fur et à mesure que l'on mettait en place un financement public. On a par la suite limité les fonds privés émanant de personnes morales comme les entreprises ou les fondations. Des plafonds ont d'abord été institués à partir de 1988, pour finalement arriver au système de 1995 qui interdit tout financement privé des campagnes politiques. Aujourd'hui, la seule possibilité légale pour un parti politique ou un candidat d'obtenir des fonds réside dans l'octroi de financements publics sur la base de ses résultats électoraux.

Ce qui reste en suspens évidemment, et on va beaucoup en parler à propos de l'affaire des marchés publics d'Ile de France, ce sont, malgré le changement des règles, la poursuite des mauvaises habitudes. On arrive souvent à ce constat dramatique sur le plan de la démocratie. Les responsables politiques qui débattent des lois et qui les votent, ne les intègrent pas toujours dans leurs pratiques politiques. Cette inertie est difficile à comprendre et à justifier. On peut comprendre que tel petit éleveur de province ne soit pas au courant des dernières normes qui viennent de Bruxelles. Mais le discours des hommes politiques (surtout ceux de haut niveau) qui consiste à dire : « Les choses ont changé. Mais nous ne pouvions pas faire autrement » est en revanche extrêmement contestable.

Un autre argument est aussi systématiquement mis en avant : dans toutes ces « affaires » il n'y aurait pas d'enrichissement personnel, les responsables n'auraient agi que dans l'intérêt de leur organisation.  Il est tout aussi irrecevable. A aucun moment les textes légaux ne donnent d'importance à cette notion. Ce qui est en jeu, c'est le fait que ces règles de financement ont été respectées ou pas. On a dernièrement très bien vu à propos de l'affaire Juppé les glissements qui pouvaient s'opérer dans le discours de certains commentateurs qui mettaient en valeur la vertu personnelle d'Alain Juppé. Mais dans un autre sens, on peut aussi s'attendre de la part d'un ancien ministre des Finances, d'un ancien Premier ministre, de quelqu'un qui gère un très grand parti politique qu'il connaisse les règles du jeu politique et qu'il s'assure qu'elles soient respectées.

Dans l'affaire des marchés truqués des lycées d'Ile-de-France, l'ensemble des formations politiques est impliqué à l'exception des Verts. La présence d'écologistes dans des majorités de conseils régionaux peut-elle apporter plus de transparence sur ces questions ?

Sur la base de ce qui s'est passé en Rhône-Alpes et en Ile-de-France, la réponse est oui. C'est un énorme avantage d'avoir au sein d'un Conseil régional des représentants qui, même en petit nombre, ne sont pas la connivence des partis dominants et constituent des vigies à l'intérieur du système. En Ile-de-France et ailleurs certains élus Verts, par leur action et leur vigilance, ont incontestablement joué ce rôle de contre-pouvoir.

Le Conseil régional est-il un échelon administratif sensible aux phénomènes de corruption ?

Il l'est devenu par la force des choses, vu l'importance des responsabilités publiques qui lui ont été conférées et les moyens financiers dont il dispose. On peut dire que le mouvement de la décentralisation ne fait que renforcer cette tendance. Même si ce n'est pas toujours très visible pour les électeurs, la région est devenue une instance majeure en matière d'investissements publics dans des secteurs comme les transports et autres équipements. Vu les sommes en jeu et la compétition pour l'accès à ces marchés, dès qu'il y a marché public la question de la surveillance des règles de procédure et la détection des moyens qui permettent de contourner ces règles, devient un point crucial. C'est pourquoi il y a un autre élément décisif durant ces dernières années : la mise en place des chambres régionales des comptes. Malheureusement les élus n'ont de cesse de vouloir limiter leurs moyens et leurs pouvoirs. Une série de propositions de lois et même un certain nombre de mesures qui ont été adoptées ont contribué à réduire la légitimité et capacité d'action de ces organismes.

Avec son projet de loi, le gouvernement Raffarin nous annonce un acte II de la décentralisation qui permettra de nouveaux transferts de compétences vers les conseils régionaux. Quelles conséquences peut avoir une telle réforme sur les phénomènes de corruption ?

L'actualité fournit un exemple flagrant de l'ambivalence des autorités politiques. Dans le même temps où se préparait l'acte II de la décentralisation, le gouvernement Raffarin préparait de façon très discrète une nouvelle réforme de la procédure des marchés publics. L'un des grands mérites des lois Sapin de 1993 avait été d'instaurer une certaine transparence dans ce domaine. Sans revenir au système antérieur, on assiste aujourd'hui, ne serait-ce que dans la façon dont la réforme a été préparée, à un retour en arrière en terme d'opacité et de moindre contrôle. On invoque beaucoup d'arguments en faveur de cette réforme : plus de souplesse, plus de réactivité, etc.Mais il faut savoir ce que l'on veut. L'octroi de pouvoirs et de moyens financiers plus importants devrait s'accompagner d'un renforcement des garanties de probité. C'est plutôt l'inverse qui s'observe.

On a vu que la législation plafonnait strictement les dépenses de campagne. Est-ce que les candidats ont été sages dans ce domaine à l'occasion de ces élections régionales ?

Durant cette campagne régionale, on n'a pas vu de très grandes opérations de communication. Ce qui coûte cher, ce sont essentiellement les affichages en 4x4, les meetings et les grandes manifestations. On peut évidemment dire que les candidats dans ce domaine ont intégré une certaine sagesse. Mais en même temps, les partis politiques ont aussi mis en place ces dernières années toute une série de contournements visant à s'affranchir de certaines contraintes. On voit par exemple la création de fondations de soutien qui permettent de collecter des fonds supplémentaires qui n'apparaîtront pas dans les frais de campagne.  Il faut dire également que la Commission des comptes de campagne qui a été instituée parallèlement à l'octroi de financements publics s'est toujours plainte de manquer de moyens pour vérifier tous les documents qu'on lui envoyait. Donc, là aussi, les garde-fous sont fragiles.

Propos recueillis par Mathieu Guilsou

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Pierre LASCOUMES
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