Le 18 avril 2005 - Gérard Grunberg, directeur de recherches au CEVIPOF, décrypte la campagne référendaire de 2005 à l'aune de celle de Maastricht en 1992. Selon lui, les socialistes français doivent cette fois trancher un débat de fond sur la suite de la construction européenne.
Quelles sont les différences entre cette campagne et celle de Maastricht en 1992 ?
Il y a à la fois des convergences et des divergences par rapport à la campagne de Maastricht de 1992. Dabord, dans les deux cas, on a une opinion assez inquiète et un climat social dégradé. Donc les partisans du non utilisent largument dune Europe qui menace lemploi et la croissance. Et chez les oui, on répond que lEurope est au contraire une protection.
Mais ce qui est intéressant plutôt, de mon point de vue, ce sont les différences entre les deux référendums. Elles sont liées à la configuration du pouvoir. En 92, le PS et François Mitterrand étaient au pouvoir. Aujourdhui, cest lUMP et Jacques Chirac. Et dans chacun de ces deux partis, les divisions éclatent au grand jour. Comme le RPR il y a quelques années, les socialistes aujourdhui ne parviennent pas à préserver leur unité. Or, en 1992, la division à droite était le fait de souverainistes qui se réclamaient du gaullisme. Durant cette campagne, les socialistes partisans du non ne se disent pas souverainistes mais défendent au contraire un refus du traité au nom de lEurope, voire dun certain fédéralisme. Leurs attaques visent surtout lEurope libérale.
La différence avec 1992, cest aussi tout le discours contre les délocalisations et la menace des nouveaux pays membres. Cest autant un référendum sur la Constitution que sur lélargissement .Or on sait daprès les enquêtes que les Français étaient en Europe les plus hostiles à larrivée des 10 nouveaux pays. Une partie de la gauche a réussi à refaire vivre dans cette campagne la question sociale en lieu et place des problèmes de souveraineté au moment de Maastricht.
Autre différence notable : en 1992, on a vu que lEurope continuait à progresser même si certains pays ont refusé la monnaie unique. Aujourdhui, lenjeu est plus important. Si la France dit non, on peut se demander si la notion même de Constitution pour lEurope pourra être sauvée. Nous sommes à un tournant dans la progression ou non de la construction semi-fédéraliste de lUnion européenne.
La problématique est-elle la même pour la situation politique intérieure ?
Dans les deux campagnes, les deux grands partis de gouvernement sont partisans du oui. Cest dailleurs le cas dans tous les autres pays européens. Mais ce qui est intéressant, en 1992 comme aujourdhui, cest de retrouver à lintérieur de chaque parti majoritaire une opposition. Il émerge un dissident qui est également un gouvernant. Cest Philippe Séguin à droite il y a quelques années, cest Laurent Fabius à gauche aujourdhui. A chaque fois, il y a dans lopposition des enjeux de prise de pouvoir qui ne sont pas forcément liés à la question posée. En revanche, le parti au pouvoir, lui, ne se divise pas.
La dynamique du non est-elle plus solide quen 1992 ?
Oui, elle a des bases fortes car elle correspond encore mieux aux craintes dune certaine partie de la population. Faute dexplications, dans un pays qui na jamais assumé de politique libérale ou semi-libérale, il est facile de dire aux partisans du oui : mais où est lEurope que vous nous avez vantée et promise ? Il est au contraire très difficile de faire campagne aujourdhui sur des éléments concrets de ce traité qui est avant tout institutionnel. En 1992, il y avait tout lenjeu de la monnaie unique. Larrivée de leuro symbolisait lavenir.
Comment expliquez-vous ce fort rejet du traité en France, et notamment à gauche ?
Depuis plus de 20 ans, les gouvernements de gauche comme de droite ont fait des grands choix de politique économique sans les assumer et sans les expliquer. Le tournant de 83 a inscrit la France dans une économie internationale régie par les lois du marché et le libre-échange. Mais comme la France nest pas un pays libéral, les hommes politiques nont pas eu le courage dexpliquer, comme la fait Blair par exemple, les raisons de ces choix. Aujourdhui, ils nont donc aucune réponse crédible face aux attaques des partisans du non sur lEurope libérale puisquils nont jamais vraiment admis quelle simposait comme une réalité. En France, pour des raisons idéologiques, les politiques suivies ne sont pas assumées.
Cette campagne va-t-elle laisser des traces au PS ?
Les socialistes vivent une crise très grave. Lunité du parti est peut-être menacée, comme en 1920 ou en 1958. Il y a un débat de fond à trancher sur la construction européenne et sur lévolution libérale de lEurope. Grâce à Mitterrand, ces questions avaient été dissociées. Aujourdhui, après avoir été au pouvoir, les socialistes ne savent toujours pas pourquoi ils ont mené des politiques quils naiment pas. Aucun leader na expliqué aux militants la réalité du social-libéralisme. Si le non lemporte, le PS se retrouvera isolé en Europe par rapport aux partis sociaux-démocrates. Il risque de se transformer en parti national.