Les Français et la retraite

FINANCEMENT DES RETRAITES ET ASPIRATIONS DES FRANÇAIS : LE HIATUS


Le 18 mai 2000 - Le Gouvernement a engagé une démarche de concertation avec les syndicats avec une visée clairement annoncée de ce qui doit en être le point d'arrivée : aligner, pour mieux assurer le financement à venir des retraites, la durée de cotisation des salariés du public sur celle des salariés du privé, c'est-à-dire passer de 37,5 ans à 40 ans de cotisation.

Cette quasi révolution a suscité peu de réactions. Sans doute parce que les négociations ne font que commencer ; sans doute aussi parce que le Gouvernement a pris soin de " déminer " le plus possible la question : d'une part, les régimes spéciaux ne sont pas concernés ; d'autre part, le Gouvernement est prêt, en contrepartie d'une telle mesure, à intégrer dans le calcul du montant de la retraite des fonctionnaires leurs primes. Par ailleurs, le Gouvernement met en place un fond de réserve et instaure un conseil chargé de l'aider à piloter, en étroite collaboration avec les partenaires sociaux, ce que l'on n'appelle pas tout à fait une réforme des retraites mais qui y ressemble fort. Dans ce contexte, il s'agit de savoir où en sont les Français sur la question des retraites et quelles sont leurs aspirations profondes.

Les Français sont aujourd'hui favorables à l'augmentation
de la durée de cotisation des fonctionnaires

Les Français n'ont aucune idée du montant de leur future retraite. 14% seulement déclarent savoir " très précisément " ou " assez précisément " ce qu'ils toucheront personnellement par mois comme pension lorsqu'ils seront à la retraite. 60% affirment qu'ils ne le savent pas, dont 46% " pas du tout " (enquête Sofres / Notre Temps). Si l'on épure ces résultats des retraités eux-mêmes, qui sont naturellement au fait de ce qu'ils touchent actuellement, on aboutit à ce résultat faramineux que plus de 83% des salariés ne savent absolument pas pourquoi ils cotisent et combien ils toucheront plus tard. Parallèlement, les Français entendent un discours récurrent et alarmant : le financement des retraites à venir est de moins en moins assuré, en raison notamment d'une évolution prévisible et négative du ratio entre actifs et inactifs. A cette cause massive s'en ajoutent d'autres, également bien comprises par les Français, comme le chômage, l'allongement de la durée des études, etc.

Cette méconnaissance et ce discours alarmiste ont nourri l'inquiétude grandissante des Français concernant l'avenir des retraites. C'est sur ce terreau qu'a pu prendre, progressivement, la greffe de l'inéluctabilité d'une augmentation de la durée de cotisation des fonctionnaires. Dans le sondage Sofres / Notre Temps, 79% des Français déclarent ainsi qu'ils sont favorables à ce que l'on aligne la durée de cotisation des fonctionnaires sur celles des salariés du privé, c'est-à-dire 40 ans. Certes, la résistance est plus forte chez les fonctionnaires eux-mêmes, mais elle reste majoritaire : 60% contre 40%. A noter que le problème est posé en terme de sauvegarde du système : " pour remédier au problème de financement des retraites des fonctionnaires, seriez-vous favorable ou défavorable. ". Dans un sondage SOFRES/Libération réalisé à la même époque, une question identique est posée mais qui met davantage l'accent sur une dimension éthique : 75% des Français estiment qu' " il faut aligner la durée de cotisation des fonctionnaires sur celle des salariés du privé, c'est-à-dire 40 ans, car c'est une question d'équité entre les salariés " contre 23% qui considèrent que "'il ne faut pas allonger la durée de cotisation retraite des fonctionnaires, car cela compense certains désavantages de leur statut ". Apparemment des résultats proches ou identiques, mais on note que la résistance des fonctionnaires est plus forte : 53% choisissent la première réponse, 45% la seconde.

Au-delà des variations d'opinion selon que l'argumentation est économique ou éthique, ces résultats auraient sans doute été impossibles chez les fonctionnaires il y a ne serait-ce que 4 ou 5 ans. Ceux-ci se sont donc résignés et le Gouvernement " surfe " aujourd'hui sur cette acceptation de principe pour aller vers un alignement à 40 ans de la durée de cotisation des fonctionnaires. Son mérite est, de ce point de vue, d'avoir su accompagner et susciter une prise de conscience chez les fonctionnaires. Ce consensus est cependant fragile car il va à l'encontre d'une aspiration plus globale des Français à travailler de moins en moins longtemps.

Pourtant, la volonté des Français de ne pas prolonger la période d'activité,
voire même de la réduire, est forte

84% des salariés souhaitent partir à l'âge prévu de départ en retraite et percevoir une pension normale. 14% seulement choisiraient de partir quelques années plus tard et toucher une pension plus élevée que prévue (enquête Sofres / CFE-CGC). Massivement, les salariés ne souhaitent donc pas travailler davantage, même dans la perspective d'une retraite plus confortable. Plus révélateur encore de l'évolution des perceptions, pratiquement 1 salarié sur 2 (46% des salariés du public et 48% de ceux du privé) préférerait prendre sa retraite quelques années plus tôt et toucher une pension moins importante (enquête Sofres / Notre Temps )

Ce souhait s'enracine dans trois types d'aspirations :

- les aspirations individuelles " négatives " : 89% des salariés estiment que dans leur entourage professionnel, les gens souffrent davantage du stress qu'il y a quelques années (48% estiment même que les gens en souffrent " beaucoup plus "). 42% déclarent souvent subir, à titre personnel, " une tension nerveuse très forte au travail " (46% chez les salariés du privé). Enfin, près de six salariés sur 10 éprouvent le sentiment " de manquer de temps pour faire ce qu'ils ont à faire ". Que les conditions de travail se soient objectivement dégradées ou que les salariés supportent de moins en moins ce type de contraintes importe peu quant au résultat escompté : la vie au travail satisfait de moins en moins de salariés ; certaines ne souhaitent pas prolonger la période d'activité, d'autres souhaitent même la réduire.
- Les aspirations individuelles " positives " : pour les Français, il y a une autre vie après le travail et elle vaut d'être vécue pleinement et le plus tôt possible. La retraite (enquête SOFRES/Nouvel Observateur) est ainsi perçue comme le moment fortement valorisé du temps pour les autres - " aider ses enfants et petits enfants " ; " s'engager pleinement dans des activités associatives " - et du temps pour soi : " profiter de son temps ", " prendre soin de soi ", " faire ce que l'on a toujours eu envie de faire ". Cette évolution des aspirations est indissociable de l'augmentation de l'espérance de vie et des progrès de la médecine : la possibilité de vivre bien et pendant longtemps après sa retraite engendre un surinvestissement à son égard. Or, comme la notion d'un " capital santé " personnel et aléatoire est aujourd'hui très forte, qu'un accident de parcours peut se déclarer à tout moment, que le patrimoine génétique de chacun est unique et peut receler des bombes à retardement, etc., les Français souhaitent de plus en plus prendre leur retraite tôt pour maximaliser les chances d'y parvenir en bonne santé, condition préalable à une bonne jouissance de ce temps retrouvé.

- Les projections collectives sur la durée du travail à l'avenir : alors que dans la plupart des pays développés (États-Unis, Grande-Bretagne.), la durée du temps de travail a eu plutôt tendance à augmenter au cours des 2 dernières années, 46% des Français estiment " qu'au cours des 20 prochaines années, le temps consacré au travail par chacun au cours de sa vie va diminuer ", 46% étant d'un avis contraire (enquête Sofres / Nouvel Observateur). L'idée que la tendance historique est à travailler moins, dont les 35 heures ont sans doute accru la légitimité, contribue ainsi à nourrir l'aspiration des Français à prendre leur retraite plus tôt ou pour le moins, à ne pas prolonger la période d'activité.

Le gouvernement confronté à trois enjeux

En terme d'opinion, le Gouvernement est confronté à trois enjeux.

L'enjeu sociétal : la moitié des salariés, on l'a vu, aspire à prendre sa retraite plus tôt ; dans le même temps, on explique aux fonctionnaires qu'il va falloir cotiser plus longtemps. L'argumentation des pouvoirs publics est à la fois économique et éthique mais elle va à l'encontre de la demande sociale.

L'enjeu politique : les salariés et les Français qui aspirent le plus à diminuer la durée d'activité se recrutent prioritairement chez les sympathisants de gauche. Ainsi, alors que 54% des sympathisants de droite pensent qu'à l'avenir, on travaillera davantage au cours de sa vie, contre 38% qui estiment que ce ne sera pas le cas, ces chiffres sont inversés chez les sympathisants de gauche : une majorité d'entre eux (50%) anticipent une société où l'on travaillera moins contre 44% qui sont d'un avis contraire. Il est donc assez logique que les sympathisants de gauche, partant du principe que l'évolution de la société va faire que l'homme aura de moins en moins à travailler, soient plus nombreux à souhaiter, par exemple, cotiser davantage plutôt que reculer l'âge de la retraite. Ou, pour le dire autrement, si la dynamique de l'Histoire est d'aller vers moins de travail et plus de loisirs, et si des facteurs démographiques ou économiques la mettent (passagèrement ?) en cause, il vaut mieux trouver des solutions de compromis plutôt que d'aller contre cette dynamique. De même, la variable la plus explicative des réponses à la question de choix entre prendre sa retraite plus tôt quitte à toucher une pension moins importante ou de la prendre à l'âge légal avec un montant normal, est la variable politique. Or, 44% des sympathisants de gauche optent pour cette position, contre 29% des sympathisants de droite.

L'enjeu pédagogique : enfin, si le Gouvernement a pu ouvrir des négociations sur l'augmentation de la durée de cotisation des fonctionnaires à 40 ans, il est loin d'avoir véritablement convaincu les Français et plus encore, les fonctionnaires, du bien fondé de cette mesure. 48% des Français estiment ainsi (enquête Sofres / Libération) qu'on pourrait prendre le problème à l'envers et baisser la durée de cotisation des salariés du privé à 37 années et demi (plutôt qu'augmenter celle des fonctionnaires à 40 ans). Or, ce résultat est de 60% chez les salariés du public (46% chez ceux du privé) et de 53% chez les sympathisants de gauche (42% chez ceux du droite).

La révolution tranquille des retraites est donc loin d'être achevée. Pour y parvenir, il faudrait que le Gouvernement prouve aux Français et surtout, aux fonctionnaires, que l'augmentation de leur durée de cotisation est la seule façon d'assurer l'avenir du système par répartition. Pour cela, il serait peut-être utile que les Français aient une idée plus précise de ce qu'ils toucheront comme pension si aucune décision n'est prise d'ici là.

Brice Teinturier



- Les salariés et la refondation sociale (11-12 avril 2000, CFE-CGC)
- Les Français et la retraite
(24-25 mars 2000, Notre Temps)
- Les Français et la retraite
(24-25 mars 2000, Libération)
- Les Français et la retraite
(24-26 mars 1999, Nouvel Obs)


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Brice Teinturier
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