Le 18 mai 2005 - Chercheur au CEVIPOF, Renaud Dehousse revient sur la controverse sur une éventuelle renégociation en cas de victoire du non le 29 mai. Selon lui, un tel vote "marquerait la fin du projet de Constitution, du moins dans sa forme actuelle".
A mesure que le mécontentement des Français saffirmait dans les sondages, on a vu émerger une question qui aurait sans doute semblé incongrue si elle avait été posée quelques mois plus tôt : quadviendrait-t-il si la France votait « non » le 29 mai ?
A nen pas douter, un vote négatif marquerait la fin du projet de Constitution - du moins dans sa forme actuelle. Comme les traités antérieurs, celui-ci ne peut entrer en vigueur quavec laccord de chacun des Etats membres. Laccord de la France est donc indispensable. Certes, la constitution fait entrevoir des possibilités de retrait destinées à permettre de faire face à un vote négatif. Mais personne nimagine que les autres Etats puissent aller de lavant et appliquer sans la France un projet quelle a fortement voulu et quelle a marqué de son influence.
Contrairement à ce que lon entend parfois affirmer, on ne serait pas alors face à un vide juridique, car les règles du traité de Nice continueraient à sappliquer. Les dispositions sur les politiques (reproduites dans la désormais fameuse troisième partie de la Constitution) resteraient en vigueur. Tout comme les dispositions sur la prise de décision au Conseil, bien moins favorables à la France que celles de la constitution.
Une renégociation serait-elle possible ?
On a bien vu que le camp du « Non » a gagné en crédibilité le jour où Laurent Fabius a fait passer lidée quun rejet de la Constitution par le peuple pouvait permettre à la France dobtenir un accord plus favorable à ses préférences. Si elle a lapparence du bon sens, cette idée témoigne en fait dune méconnaissance profonde de la nature des mécanismes européens.
La construction européenne est en effet le produit de compromis successifs entre les Etats qui y participent. Compromis franco-allemands pour la CECA ou le Marché commun, compromis entre contributeurs nets au budget et « pays de la cohésion », entre partisans de lancrage atlantique et ceux dune Europe plus indépendante... Les personnalités qui ont marqué lhistoire de lEurope les Jean Monnet et les Jacques Delors y sont parvenus parce quils étaient de formidables inventeurs de compromis, qui réussissaient à transformer en enjeux positifs les appréhensions des uns et des autres. Elément central du patrimoine génétique européen, cette culture du compromis a toutefois un prix : la difficulté quéprouvent souvent les citoyens à se reconnaître pleinement dans une construction qui nest pas, qui ne peut pas être entièrement conforme à leurs attentes, puisquelle doit aussi faire droit à celles des autres.
Dans un tel contexte, le succès dun Etat se mesure à la capacité quil a damener ses partenaires sur des positions proches des siennes. Et à ce jeu, la France ne sest pas mal débrouillée. Bon nombre des initiatives qui ont jalonné la construction de lEurope venaient de Paris.
Pourrait-il en aller de même en cas de rejet du traité constitutionnel ?
Cela paraît difficile, pour plusieurs raisons. Dabord, le jeu sest fait plus complexe au cours des dernières années. Des six membres fondateurs, on est aujourdhui passé à 25, avec chacun leurs traditions et leurs problèmes. Libérée de lhypothèque de la division, le principal partenaire de la France, lAllemagne, est plus autonome que par le passé. Parce que toute réforme doit faire lobjet dun consensus, les tenants du statu quo sont avantagés. Cest la grande force de la Grande-Bretagne à lheure actuelle : il lui suffit souvent de dire non pour obtenir ce quelle souhaite limmobilisme ou à tout le moins des clauses dérogatoires lui permettant de ne pas changer, comme en matière monétaire. Tout autre est la situation de ceux qui souhaitent plus dEurope, dans quelque domaine que ce soit. Eux doivent plaider, convaincre pour entraîner leurs partenaires, puisque le statu quo ne leur convient pas.
Dans un tel cadre, un « non » nest pas une bonne base de négociation. Ce nest pas en renversant la table que lon peut convaincre. Un rejet de la Constitution jetterait le désarroi dans une Europe qui peine à trouver ses marques depuis la chute du « Rideau de fer ». Il serait difficile à comprendre pour les partenaires de la France : sagit-il dun non souverainiste à la Villiers, dun « non pro-Européen » à la Fabius, dun non alter-mondialiste à la Bové? Pour peu quil ait un effet dentraînement dans dautres pays, ce qui na rien dinvraisemblable, la situation deviendra vite illisible.
Est-ce à dire quil ne peut pas y avoir de « Plan B », comme a paru le laisser entendre Jacques Delors il y quelques jours ?
Jacques Delors na fait que rappeler une évidence : si la France devait dire non, il faudra bien un jour quelle fasse le point avec ses partenaires. Le traité constitutionnel ne dit pas autre chose : en cas de difficultés au stade de la ratification, le Conseil européen devra « se saisir de la question ». Mais on voit mal comment la France pourrait amener les autres pays européens sur des positions plus proches de ses préférences traditionnelles en matière sociale ou de politique étrangère. Les travaux de la Convention européenne ont bien montré quune majorité de gouvernements en place ne sont pas disposés à accepter loctroi de pouvoirs supplémentaires à lEurope dans ces domaines. Par ailleurs, si la France avance de nouvelles revendications, dautres en feront autant. La Grande-Bretagne pourrait remettre en question le statut juridique de la charte des droits fondamentaux, la Pologne la répartition des voix au Conseil des ministres. Un nouvel accord sera difficile à atteindre. Et il est peu probable quil aille dans le sens souhaité par les partisans dun « non européen ».
Si la France devait jeter à bas le compromis constitutionnel certes imparfait, comme bien dautres compromis avant lui, mais qui a le mérite dexister elle se retrouvera bien seule au lendemain du 29 mai. Cela na en soi rien dinfamant : on peut être seul et dans son droit, seul et en paix avec sa conscience. Mais elle aurait tort de se faire des illusions sur sa capacité dentraîner les autres.
Propos recueillis par
Sylvain LEFORT