Le 18 mai 2005 - David Hanley, professeur de sciences politiques à l'Université de Cardiff, invité du Cevipof, décrypte comment les Britanniques, qui voteront également sur la Constitution européenne au printemps 2006, suivent notre campagne.
Le Britannique moyen s'intéresse-t-il au référendum en France ?
Non. Cela n'a d'ailleurs rien d'étonnant puisque les affaires européennes ne le passionnent pas en règle générale. Le sujet est un peu abordé dans les journaux, mais à la manière britannique, donc plutôt ironiquement dès qu'il s'agit de la France. Les télévisions lui consacrent encore moins de place.
En revanche, la classe politique doit scruter la campagne avec intérêt.
Tout à fait, mais elle le fait à travers un prisme. Ses considérations sont avant tout domestiques, voire partisanes. Dans un premier temps, elle s'est réjouie des difficultés de Chirac quand le "non" est monté dans les sondages, pour des raisons qui n'ont rien à voir avec le référendum (ndlr : opposition lors de la guerre en Irak et remise en cause du rabais budgétaire britannique obtenu sous Thatcher). La remontée du "oui" ouvre désormais de nouvelles perspectives.
Quelles sont ces perspectives ?
Une bonne partie du Labour, Tony Blair en tête, espère en fait que vous allez dire "non" pour éviter l'organisation d'un référendum. Si vous approuvez la Constitution, alors il y aura évidemment une consultation au Royaume-Uni.
Or cela poserait de terribles problèmes au Labour en raison de l'hostilité grandissante à Tony Blair, malgré sa victoire du 5 mai. S'il mène la campagne du "oui", le "non" a de bonnes chances de l'emporter et l'obligerait de fait à démissionner. A l'opposé, en cas de "oui" britannique, il pourrait laisser la place et partir dans la dignité sur un dernier succès. Paradoxalement, un "oui" français signifierait donc certainement un départ précoce de Tony Blair.
De leur côté, les conservateurs souhaitent ce référendum, quel que soit le résultat en France. Il leur permettrait en effet de conforter leur bon score des législatives. Ils maintiendront la pression, même pour la forme, pour son organisation.
Quel est l'état de l'opinion britannique aujourd'hui vis-à-vis de la Constitution ?
1/3 des Britanniques y sont favorables, la moitié défavorables. Mais il y a beaucoup d'indécis, y compris chez les partisans du "non". Cela peut donc bouger. Les eurosceptiques sont néanmoins confortés par vos hésitations puisqu'elles proviennent d'un pays fondateur.
Malgré cette échéance du printemps 2006, l'Europe a été la grande absente de la campagne législative. Pourquoi ?
Tout simplement parce que le sujet aurait réveillé les divisions à l'intérieur même des trois grands partis.
Comment perçoit-on le débat entre Constitution libérale ou Constitution sociale ?
Ce débat n'a pas lieu ici. Pour les Britanniques, une Constitution, c'est surtout une manière de codifier des rapports de force.
Plus globalement, comment le Labour, déjà converti à l'économie de marché, juge-t-il les hésitations du PS à l'accepter à son tour ?
Certains se demandent en effet combien de temps les socialistes français pourront tenir leur politique dans un marché globalisé et mondialisé. Mais il ne faut pas non plus caricaturer et assimiler socialisme français à étatisme et socialisme britannique à libéralisme. Bien sûr, une mesure comme les 35 heures est perçue en Angleterre avec beaucoup de circonspection, voire d'ironie. Mais, bien qu'on en parle peu, Gordon Brown a lui aussi mis en place un système qui se rapproche de vos emplois jeunes. Dans les faits, les différences d'approches idéologiques sont moins nombreuses que l'on dit et il y a de nombreuses convergences. "Jospin parle à gauche et agit à droite, Blair agit à droite et parle à gauche" avait même lancé une journaliste il y a quelques années.
En fait, le New Labour souffre des mêmes tensions que le PS. Même si Blair a pris le pouvoir, cela ne signifie pas que tout le parti accepte le virage néo-libéral. Son aile gauche est d'ailleurs sortie renforcée des législatives. Il faut donc s'attendre à un recentrage si Gordon Brown prend le pouvoir.