Le 18 mai 2005 - Chercheuse au CEVIPOF, Nonna Mayer explique pourquoi la question turque est particulièrement sensible dans l'opinion française. "Le rejet de la Turquie s'inscrit dans une attitude de méfiance des Français à l'égard d'une Europe élargie" affirme-t-elle.
Pensez-vous que la perspective de ladhésion de la Turquie à lUE a renforcé le poids du Non dès le début de la campagne en France ?
Je dirais même bien avant le début de la campagne. Depuis plus de deux ans, la Turquie cristallise les peurs et les réticences à légard de lélargissement qui nourrissent le Non. Son image est globalement négative. Pour les Français, les Turcs sont sur une liste de 28 peuples européens, ceux auxquel ils font le moins confiance (19% de confiants, Enquête Elections Européennes 2004, prochain Cahier du Cevipof (15 mai). La Turquie est perçue comme un pays non démocratique (non reconnaissance du génocide arménien, répression contre les Kurdes, violences policières), vision popularisée par des films comme Midnight Express sur l'enfer des prisons turques. Elle apparaît comme un pays économiquement et socialement peu développée, synonyme de concurrence sauvage et d'immigration incontrôlée. Elle est vue enfin comme un pays musulman, gouverné par un parti « islamiste ». Or l'islam est de toutes les religions celle qui a la plus mauvaise image en France. Selon le sondage commandé à BVA par la Commission nationale consultative des droits de lhomme (CNCDH) pour son rapport 2004 sur le racisme et l'antisémitisme, pour 22% seulement des personnes interrogée l'Islam évoque quelque chose de « très » ou « plutôt positif », proportion en baisse de 8 points par rapport à 2003, et en 2003 48% jugeaient « les valeurs de lislam incompatibles avec les valeurs de la République française » (rapport CNCDH 2003).
Le cumul de ces facteurs explique l'ampleur et la constance du refus de l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne. Un tiers seulement de la population en âge de voter y est favorable contre 55% opposé en novembre 2002, 37% contre 50% en décembre 2004, 28% contre 57% en février 2005 (sondages CSA). Et l'opposition est nettement plus forte à droite, où la peur de l'Islam et le rejet des immigrés et des "autres" sont plus prononcés qu'a gauche. En décembre dernier si 56% des personnes interrogées se disaient "plutôt"ou "tout a fait" opposées au principe de l'adhésion de la Turquie (Ipsos/Le Figaro) la proportion varie de 34-35% à l'extrême gauche et chez les Verts, 39% au PC, 55% chez les proches du PS, à 63% chez les proches de l'UMP, et 72% chez ceux de l'UDF, attachés à la défense de l'identité chrétienne de l'Europe, proportion presque aussi élevée que chez les proches du FN et du MNR (74%).
La question turque n'est pas le seul enjeu sur lequel se prononceront les électeurs le 29 mai, et les positions sur la Turquie et sur le traité ne se recoupent pas nécessairement. Ainsi les proches de l'extrême gauche et du PC sont à la fois les plus favorables à l'adhésion de la Turquie et les plus décidés à voter Non, presque autant que les proches du FN qui sont les plus hostiles à la Turquie. Mais l'enjeu divise profondément l'électorat de la droite modérée, écartelé entre son soutien au gouvernement, son attachement à l'Europe, et son rejet majoritaire de la Turquie. Selon un récent sondage (CSA / Marianne réalisé par téléphone le 23 mars 2005), l'entrée de la Turquie arrivait en tête des motifs invoqués pour le "non" (31% des personnes interrogées), et cette proportion atteint un niveau record de 55% chez les électeurs et électrices proches de la droite.
Cette question est-elle plus sensible en France que dans les autres pays européens ? Pourquoi ?
Oui. Une enquête européenne réalisée à lautomne dernier (IFOP-Le Figaro, 25 novembre-3 décembre 2004, 4813 cas) montrait que les citoyens français étaient de loin les plus hostiles à ladhésion de la Turquie, avec 67% de réponses négatives, contre 55% en Allemagne, 30% pour la Grande Bretagne, 24% pour lItalie et 18% en Espagne. Les principaux arguments avancés concernaient les droits de lhomme (39%), les différences culturelles et religieuses (34%) et la condition féminine (25%).
Ce rejet sinscrit dans une attitude globale de méfiance des Français à l'égard dune Europe élargie et de défiance à légard de la mondialisation. Les Français sont de tous les citoyens de lUE les moins favorables à des élargissements futurs avec 39% dopinions favorables, alors que la moyenne européenne est de 53% (Eurobaromètre 62, automne 2004). Et les trois quarts voient dans la mondialisation une menace pour leur emploi alors que la moyenne européenne est de 57% (Eurobaromètre 61, printemps 2004). Ce repli est encore plus net dans le cas de la Turquie compte tenu de son image de pays musulman, menaçante pour lidentité européenne. La France y est peut être plus sensible compte tenu dune part de limportance de sa population musulmane, la plus grande dans lUE, dautre part à cause du vote de la loi Stasi interdisant le port de signes religieux à lécole, en particulier le voile, qui a été loccasion dun vif débat sur la laïcité et la place de lIslam dans la société.
La question de limmigration est moins présente depuis quelques années dans le débat français. Le ressentez-vous dans cette campagne référendaire ?
Si on observe une forte hausse des violences racistes anti-Maghrébins et anti-musulmans en 2004, jamais la condamnation de tels actes na été aussi ferme dans lopinion. Et les attitudes anti-immigrés baissent lentement mais régulièrement en France, les opinions à légard de leur contribution à léconomie, à la démographie, à la culture de la France progressent dannée en années, comme le montrent les sondages effectués par la CNCDH depuis 1990 et son dernier rapport. Si limmigration grimpait au second rang des préoccupations des Français dans les années 90, ce nest plus le cas. Elle est loin dêtre la motivation numéro 1 des électeurs (exception faite de ceux du FN) au moment de voter. Regardez lélection présidentielle 2002, cest le chômage et la délinquance qui arrivent en tête ex aeqo, classés parmi les trois problèmes les plus importants au moment du vote (Panel électoral français 2002), cest le chômage et lemploi pour les élections européennes 2004.
Aujourdhui, cest linsécurité sociale qui prédomine, la peur des délocalisations, des licenciements et des plans sociaux. Mais l'immigration est là en arrière plan, tout comme lentrée de la Turquie, perçues comme facteur daggravation de ces problèmes, générateurs de pertes demploi et de recul de la protection sociale. Et lenjeu reste clivant pour les électeurs du FN. Il y a un syndrome dattitudes « anti universalistes » étroitement liées entre elles, associant xénophobie, refus souverainiste de lEurope et autoritarisme, qui est la marque de lélectorat du Front national, et qui loppose clairement tant aux électeurs de gauche et dextrême gauche, quà ceux de la droite modérée. Cest chez eux que le double Non au traité et à la Turquie est de loin le plus marqué.
De quelles informations dispose-t-on sur lopinion des Français issus de limmigration quant à ce traité européen ?
Jusquici, on ne disposait pas dinformations fiables. Mais le CEVIPOF a lancé une grande enquête, sous la direction de Sylvain Brouard et Vincent Tiberj, sur le rapport au politique des Français issus de limmigration, en particulier maghrébine et turque, auprès dun échantillon national représentatif de cette population. Cest une grande première. Lenquête est en cours. En attendant on peut penser dabord que du côté des Français dorigine turque, et plus largement des Français musulmans, il y a sans doute le sentiment, à cause du débat sur lentrée de la Turquie, que lislam est injustement stigmatisé, quils sont rejetés en tant que musulmans, de même que la loi Stasi a été perçue comme dabord et avant tout une loi anti-foulard. Et quils seraient plus tentés que la moyenne des Français de soutenir lentrée de la Turquie.
Mais en ce qui concerne leur vote au référendum en revanche, on ne sait pas. La Turquie nest pas nécessairement lenjeu qui leur paraîtra le plus important au moment de voter. Surtout, il ny a pas un bloc uni « Français issus de limmigration ». Cest un ensemble hétérogène. Si lon se fie aux estimations de Michèle Tribalat quant à la population française dorigine étrangère (immigrée ou née en France dau moins un parent ou un grand parent immigré, Population, vol.59, n°1, 2004), la plus forte proportion de cette population, 40%, provient de lEurope du Sud, Italiens, Espagnols, Portugais, les autres pays de lUnion Européenne représentent 13,4 %, on compte un peu plus de 2% dorigine turque et les personnes originaires du Maghreb pèsent environ 22%. Chacune de ces sous-populations mériterait une étude particulière ! Et leur vote ne reflètera pas seulement leur origine, ou leur religion, mais aussi leur milieu social, leur niveau de diplôme et leurs préférences politiques. Rien nest joué !
Propos recueillis par
Renaud PILA (tf1.fr)
