
Les Français et la question
de la fiscalité sur l'essence
Le
18 septembre 2000 - Réalisée
une semaine après la fin des barrages routiers, et après la publication
d'une série de baromètres ayant enregistré une baisse sans
précédent de la popularité du Premier ministre, cette enquête
Libération apporte des éclaircissements sur la grogne
des Français et leur vision de la fiscalité sur les carburants.
Baisser
les taxes sur les carburants : la priorité
Les
taxes sur les carburants ont un rôle prépondérant dans la
pression fiscale ressentie par les Français. Depuis le début de
l'année, plusieurs enquêtes avaient montré la montée
en puissance du rejet, par les Français, des taxes sur les carburants.
A tel point que ces dernières sont aujourd'hui perçues par l'opinion
comme les impôts " à baisser en priorité dans les
années à venir " (66%), devant l'impôt sur le revenu
(54%) et la TVA ( 53%). Une attente aussi forte chez les sympathisants de droite
que de gauche.
Les
dégâts de l'agenda fiscal
Cela
signifie a posteriori que les annonces gouvernementales de la fin du mois d'août
n'ont pas permis de limiter la frustration et le sentiment de matraquage fiscal
sur les carburants. En conséquence, alors que les Français, interrogés
après l'annonce du plan d'allègement de la fiscalité, se
montraient satisfaits, 65% estiment aujourd'hui (contre 31%) que le gouvernement
ne fait pas assez d'efforts pour baisser les impôts. Un jugement qui culmine
chez les sympathisants de droite (83%), mais partagé également par
50% des sympathisants de la majorité (et 66% des proches du PC).
Cela
signifie-t-il que les baisses des impôts sont désormais oubliées ?
Certes non. Les Français constateront sous peu la suppression de la vignette
automobile, et plus tard les baisses de la CSG et de l'IRPP. Mais le décalage
des calendriers accentue la colère des usagers confrontés, à
chaque plein d'essence, au niveau des prix du carburant. C'est sans doute ici
l'une des erreurs du gouvernement : avoir pensé que des mesures à
moyen terme apaiseraient une exaspération devenue quotidienne. Le mouvement
des routiers a évidemment joué le rôle de catalyseur. En s'appropriant
les revendications des routiers, en " déléguant "
leur colère aux usagers professionnels de la route, les Français
ont tour à tour pris pour eux-mêmes la fin de non-recevoir affichée
par le Premier ministre, puis ont découvert au gré des concessions
tout ce que le gouvernement accordait aux routiers, mais pas aux particuliers.
D'où la mise en doute de la réelle volonté de baisser les
impôts et les taxes de manière générale.
L'écologie
au prix fort
On
découvre également dans cette enquête à quel point
l'argument écologique, s'agissant des carburants, apparaît irrecevable
aux yeux des Français. L'essence est un produit de consommation courante
pour une large partie de la population. 8 personnes sur 10 estiment que le niveau
des impôts et des taxes " est injustifié car l'essence
est un produit de première nécessité et beaucoup de gens
ne peuvent se passer de voiture ". Seuls 18% l'estiment justifié
pour des considérations écologiques. Sur cette question, les sympathisants
écologistes ne sont pas en reste : seuls 21% soutiennent l'idée
d'une taxation à des fins de protection de l'environnement. Les leaders
du mouvement écologiste, Dominique Voynet en tête, sont donc à
contre courant de leurs sympathisants. Du coup, l'augmentation du prix de l'essence
a des conséquences que 52% des personnes interrogées jugent " insupportables
ou très importantes " sur leur budget (contre 48%). Les jeunes,
disposant d'un budget restreint et associant l'automobile à une conquête
d'autonomie, les ouvriers et les utilisateurs réguliers sont les plus pénalisés.
Le
gouvernement responsable de la hausse du prix des carburants
Le
gouvernement doit de plus subir les contrecoups d'un agenda fiscal qui rend plus
difficile la visibilité des baisses annoncées, et est perçu
comme le principal responsable de la situation. Car l'opinion sait qu'au delà
du prix du baril, ce sont les taxes, particulièrement élevées
en France, qui expliquent le coût du carburant à la pompe. Les taxes
sont ainsi désignées comme les principales responsables de l'augmentation
du prix des carburants ces derniers mois (64%), devant la faiblesse de l'euro
(52%), et largement devant les compagnies pétrolières et les pays
de l'OPEP. Les taxes, c'est l'Etat, et le gouvernement, ça l'est aussi.
En un mot, le gouvernement est responsable de l'augmentation du prix de l'essence.
Ceci
a une triple conséquence du point de vue des Français. L'Etat gagne
plus sur le dos du contribuable lorsque le prix de l'essence augmente : inacceptable.
Il reprend d'une main (la TIPP) ce qu'il donne de l'autre (les baisses annoncées) :
injuste et irrespectueux, " de qui se moque-t-on " ?
Et au total, il ne satisfait pas ceux qui, faute de voir leur pouvoir d'achat
augmenter en période de croissance, le voient baisser en raison de l'augmentation,
directement palpable, du prix des carburants à la pompe. Car cette crise
de l'essence a ceci de commun avec le plan de baisse des impôts du gouvernement
Juppé en 1996, qu'elle voit se confronter une annonce de baisse - IRPP
à l'époque - IRPP, CSG, vignette aujourd'hui, à un mouvement
de hausse - taxe d'habitation à l'époque - carburants aujourd'hui.
Ceci ayant pour effet de limiter la visibilité des baisses et de laisser
un sentiment, par le jeu des vases communicants, que les Français sont
pris pour des " vaches à lait ". Difficile de créditer
le gouvernement d'une baisse des impôts lorsque dans le même temps
l'un d'entre eux, à fortiori un des plus visibles au quotidien, augmente.
Mais la " jacquerie
fiscale " de cette rentrée a ceci de particulier qu'elle intervient
en période de croissance et se combine à une revendication plus
marquée de hausse du pouvoir d'achat. Il ne s'agit plus de partager la
pénurie, mais de revendiquer une part de gâteau.
Une
baisse de pouvoir d'achat incompréhensible en période de croissance
Du
coup, les Français ne comprennent plus. Ne comprennent plus qu'après
les efforts demandés, au moment où l'économie tourne encore
à plein régime, ils ne soient pas récompensés et ne
bénéficient, eux aussi, de l'embellie. 47% d'entre eux estiment
que leur pouvoir d'achat a " plutôt diminué "
au cours de ces derniers mois, 38% jugeant qu'il est " resté
stable " et 15% qu'il a augmenté. Incompréhensible en
période de croissance.
Conséquence
simple pour près de 9 Français sur 10 : " le gouvernement
doit baisser les taxes sur l'essence car elles tiennent une part trop importante
dans le prix actuel de l'essence " (contre 11%).
Une
réponse plus simple, semble-t-il, à apporter par les Français
que pour le gouvernement, qui s'interroge sur les mécanismes à mettre
en ouvre pour enrayer les hausses des prix à la pompe. Mais une réponse
indispensable à apporter au risque de voir le " coup de pompe "
enregistré par la popularité du Premier ministre perdurer, et déboucher
ainsi sur une crise de confiance plus profonde. Une réponse indispensable
donc mais dont on ne peut dire si elle sera suffisante, tant les revendications
en matière de pouvoir d'achat semblent avoir supplanté d'autres
demandes sociales mises aujourd'hui en retrait (emploi, insécurité
notamment). Car c'est bien ainsi que va le monde Lorsque cela va mieux - et c'est
vrai pour l'emploi -, les demandes se reportent sur d'autres domaines. Aujourd'hui
la fiscalité, demain le pouvoir d'achat, après demain les retraites
.. Et ainsi de suite.
Stéphane
Marcel
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l'ensemble des résultats de cette étude...