Le 19 mars 2004 - Alors
que les dernières enquêtes d'opinion montrent le risque d'une nouvelle augmentation
de l'abstention lors des prochaines élections régionales, Anne Muxel, directrice
de recherche au CNRS et au CEVIPOF, se penche sur la question de la participation
des jeunes à la vie politique. Elle évoque leurs attentes vis-à-vis du personnel
politique et analyse leurs comportements électoraux.
On a traditionnellement depuis 20 ans la vision
d'une jeunesse plutôt apolitique. Qu'en est-il vraiment ?
On ne peut pas parler de la jeunesse en général.
Il n'y a pas une jeunesse univoque et homogène. Les jeunes sont dans des situations
sociales très diverses et connaissent par conséquent des expériences politiques
différenciées. Cette remarque préalable étant faite, je crois qu'on ne peut pas
parler d'apathie ou de dépolitisation à propos des jeunes générations d'aujourd'hui.
Bien des comportements observés expriment la recherche d'une autre façon de faire
de la politique, d'autres modes d'actions, d'autres formes d'expression. Ils ne
délaissent pas la scène politique et bien des signes témoignent de leur désir
de trouver dans les programmes politiques des projets et des idées auxquelles
ils pourraient adhérer. On constate un élargissement de la palette des modes de
leur intervention dans le débat public. Ils utilisent de nouveaux registres d'expression.
Ils renouvellent les formes de participation politique. Et il est vrai que ce
n'est pas toujours facile à décoder.
Quelles sont les attentes des jeunes vis-à-vis
de la politique aujourd'hui ?
Une première attente vis-à-vis de la classe politique
concerne la nécessité d'une plus grande clarification des programmes et des enjeux
politiques. Ils souhaitent aussi la prise en considération d'un cadre d'analyse
et de réflexion ainsi que d'enjeux politiques qui débordent le seul cadre national.
Comme l'ensemble des Français, ils ont besoin de trouver dans les programmes des
partis et dans les discours des responsables politiques, des clefs pour penser
le monde de demain. Ils souhaitent aussi avoir des repères sur la façon dont ils
peuvent s'insérer dans la société, sur la manière dont leur parcours personnel
et professionnel peut s'inscrire dans un projet collectif.
Quels sont les thèmes qui sont susceptibles
de mobiliser les jeunes électeurs ?
Je dirais d'abord qu'ils relèvent de la palette
des valeurs universalistes comme la tolérance, le respect des droits de l'homme,
la lutte contre le racisme, l'humanitaire ou l'écologie. Les jeunes portent aussi
une grande attention aux problèmes liés à la mondialisation ou à la paix dans
le monde. Ils se sont mobilisés à de nombreuses reprises pour défendre ce type
de causes. Ils sont en même temps capables de se mobiliser sur des enjeux touchant
à leurs conditions de vie, notamment dans les domaines de l'éducation ou de l'université.
On a vu ces dernières années de nombreuses mobilisations étudiantes et les lycéennes
sur des questions très concrètes, touchant directement aux conditions de leur
formation. On voit par exemple, qu'en mettant en avant des thèmes de société tel
que la légalisation du cannabis ou le mouvement des sans papiers, Noël Mamère,
lors de la dernière élection présidentielle, a incontestablement trouvé un certain
écho au sein de la jeunesse étudiante.
Ces aspirations s'incarnent-elles dans l'offre
des partis politiques traditionnels ?
Il est très difficile de donner une réponse globale.
Il y a en effet de très grandes lacunes dans les projets politiques, qui rendent
ceux-ci bien souvent inaudibles pour les jeunes. Je pense par exemple à tout ce
qui pourrait leur permettre de penser l'avenir politique d'un pays dans une perspective
plus large dépassant les frontières nationales. Comment se fait la construction
européenne ? Que peuvent gagner les jeunes dans ce mouvement historique?
Que peuvent-ils y perdre ? Les grands enjeux qui touchent à la situation internationale
sont très peu présents dans le discours des hommes politiques. C'est pourtant
ce qui intéresse le plus les jeunes générations.
Les jeunes s'abstiennent-ils plus que les autres
catégories ?
L'abstention est plus marquée chez les jeunes.
Mais si elle progresse dans les jeunes générations, c'est aussi le cas dans l'ensemble
de la population. Les jeunes participent à un mouvement global qui touche l'ensemble
des pays européens et des démocraties occidentales. C'est en effet un phénomène
qui s'aggrave d'élection en élection et qui touche depuis quelques années tous
les types de scrutin. Nous sommes aujourd'hui dans le cas d'élections intermédiaires
qui pourraient connaître un taux d'abstention de 45 %. Ce taux risque d'être supérieur
de 10 % chez les jeunes électeurs. Il y a donc un vrai problème de non reconnaissance
de l'offre partisane de la part des plus jeunes électeurs qui détourne un certain
nombre d'entre eux du chemin des urnes.
Il faut toutefois souligner que selon les différentes
catégories de jeunes et les conditions de leur insertion dans le système scolaire
et social, l'abstention peut aussi avoir des visages très différents. Les jeunes
étudiants qui s'intéressent malgré tout plus que les autres à la politique peuvent
par exemple développer une forme d'abstention active, ayant une signification
politique et utilisée comme telle. Ils marquent ainsi leur refus de l'offre politique
telle qu'elle leur est proposée, mais pas un refus de l'ensemble du système. En
revanche, les jeunes actifs, souvent exclus très tôt du système scolaire, sont
plus nombreux à manifester une abstention d'indifférence, par laquelle s'exprime
une distanciation plus marquée, et probablement plus durable, à l'égard du jeu
politicien, et plus largement à l'égard de la représentation démocratique. Ce
qui est plus problématique.
Les partis protestataires profitent-ils de
cette désaffection ?
C'est vrai que les formations protestataires,
de l'extrême droite comme de l'extrême gauche, ont réussi ces dernières année
à capter une proportion non négligeable de l'électorat jeune. Mais évidemment
ce ne sont pas les même jeunes que l'on retrouve dans le vote d'extrême droite
et dans celui d'extrême gauche. On retrouve là aussi fracture assez nette entre
la jeunesse étudiante et la jeunesse dans la vie active. La radicalisation politique
se traduit chez les jeunes étudiants, engagés dans un cycle d'études relativement
long, plutôt par un vote d'extrême gauche et une abstention active, de nature
politique. Chez les autres, peu diplômés, déjà dans la vie active ou éprouvant
des difficultés d'insertion sociale, elle peut s'exprimer par un vote pour le
Front National. Il faut rappeler que le vote pour le leader de l'extrême droite
touche un gros tiers des actifs non diplômés, exprimant ainsi leur rejet de l'ensemble
de la classe politique, et renvoyant dos à dos la droite et la gauche. Mais il
ne faut pas perdre de vue que l'abstention est sans doute l'une des principales
dimensions de la protestation des jeunes à l'égard du monde politique.
La candidature d'un jeune responsable politique
comme Olivier Besancenot, a-t-elle trouvé un écho particulier chez les jeunes
lors de la dernière élections présidentielle ?
Oui. Ces ressorts existent. La candidature Besancenot
au premier tour de la présidentielle a trouvé un certain écho dans les jeunes
générations qui souhaitaient affirmer une protestation à gauche. Ses thèmes de
campagne comme la mondialisation économique sont directement en prise avec leurs
questionnements et leurs valeurs universalistes. Les dernières enquêtes montrent
d'ailleurs chez les jeunes une plus grande sympathie envers l'alliance LCR/LO,
dont il est l'un des porte-paroles, que dans l'ensemble de l'électorat. Selon
les derniers sondages, 12% d'entre eux affirment qu'ils pourraient bien, lors
des prochaines régionales, voter pour la coalition d'extrême gauche. Ce taux n'est
que de 6,5 % dans l'ensemble de la population. Mais si les phénomènes d'identification
peuvent jouer dans le cas d'un jeune responsable politique, ils fonctionnent aussi
avec quelqu'un comme Jean Marie Le Pen. Celui-ci présente une figure paternelle
et structurante à laquelle beaucoup de jeunes peuvent s'identifier aussi.
Entre les deux tours de l'élection présidentielle
de très nombreux jeunes ont pourtant défilé contre Jean-Marie Le Pen. La jeunesse
n'est-elle pas une catégorie de la population réfractaire au Front National ?
L'entre-deux-tours de l'élection de la présidentielle
de 2002 a été l'occasion d'une importante mobilisation des jeunes. 47% des étudiants
se sont retrouvés dans la rue à un moment ou à un autre. Cet élan civique a incontestablement
contribué à une très forte sensibilisation de l'opinion et à une incontestable
remobilisation électorale des classes d'âges les plus jeunes au deuxième tour.
C'est parmi elles que la réduction de l'abstention entre le premier et le second
tour fut la plus forte. Ce mouvement montre que les jeunes générations peuvent
se mobiliser quand il y a un réel enjeu, y compris en utilisant des formes conventionnelles
de la participation politique comme le vote. En cette occasion, les jeunes ont
fait la preuve qu'ils ne sont absents ni de la vie politique ni de la vie électorale.
Le problème vient d'abord d'une relative défaillance des programmes et des projets
politiques capables de les mobiliser.
Le clivage droite/gauche a-t-il une pertinence
pour les jeunes aujourd'hui ?
Je crois que ce clivage a toujours un sens, mais
qu'il s'est sans doute un peu affaibli par rapport aux dernières décennies. Il
a toujours une pertinence et constitue à bien des égards une sorte de repère affectif
élémentaire pour de nombreux jeunes qui continuent à se dire « de gauche »
ou « de droite ». Il permet de se situer par rapport à sa filiation,
par rapport à sa famille et de mieux naviguer dans un univers de références de
plus en plus complexe. Il n'en reste pas moins que si ce clivage droite/gauche
est toujours présent, il est également de plus en plus traversé par des enjeux
transversaux qui lui échappent. On pourrait évoquer les questions autour de la
laïcité et du voile. La guerre en Irak a aussi fortement contribué l'année dernière
à mobiliser les jeunes sur une autre dimension que celle du droite/gauche. Ceux-ci
sont habitués à prendre des positions sur des valeurs et des enjeux spécifiques
qui ne se déclinent plus de façon seulement binaire. Les jeunes générations sont
désormais confrontées à la nécessité de se situer par rapport à une palette de
repères plus étendue, plus flexible, mais aussi plus complexe qu'avant.
Cette difficulté à se repérer entraîne-t-elle
un vote volatile chez les jeunes ?
Il y a bien sûr chez les jeunes une forte volatilité
du vote. Mais on observe également qu'il n'y pas non plus de franc passage d'un
camp politique à l'autre. La volatilité se fait soit à l'intérieur de la gauche,
soit à l'intérieur de la droite. Lorsque l'on peut reconstituer les trajectoires
de vote chez les jeunes, dans le cadre d'enquêtes longitudinales, on constate
que le vote aux extrêmes n'est jamais un vote très fidèle. On peut faire le choix
de voter à un moment donné pour une formation extrémiste. Mais il est rare que
sur une longue période ce choix se répète. La volatilité électorale des jeunes
se fait aussi beaucoup par un usage intermittent de l'abstention. On a en effet
beaucoup observé que les jeunes pouvaient, voter ou ne pas voter en fonction d'une
multitude de paramètres, de la conjoncture politique, du type d'élection ou même
des circonstances de leur vie personnelle au moment du scrutin. Cette volatilité
ne traduit pas forcément des changements de cap idéologiques, mais une intermittence
plus marquée qu'avant de la participation électorale. On ne vote plus à tous les
coups. On ne s'abstient pas non plus à tous les coups.
Jacques Chirac avait drainé une grande partie
des suffrages des jeunes électeurs en 1995. Les choses ont-elles évolué depuis
la dernière présidentielle ?
Il est vrai qu'en 1995 les jeunes générations
qui avaient eu tendance jusque-là à voter à gauche, avaient apporté leur soutien
à la candidature de Jacques Chirac. Mais il faut tout de même souligner que le
Président de la République, dès les législatives anticipées de 1997 a assez vite
perdu ce soutien, et que la jeunesse a alors plutôt appuyé Lionel Jospin. Aujourd'hui,
même s'il semble que les jeunes électeurs se situent à gauche, force est de constater
qu'au premier tour de la présidentielle de 2002, ni Lionel Jospin, ni Jacques
Chirac, n'ont mobilisé leurs votes. L'un comme l'autre ont été fortement sanctionnés
par les jeunes qui se sont abstenus ou reportés sur le vote protestataire.
On a beaucoup parlé ces dernières semaines
de la place qui était faite aux femmes et aux Français issus de l'immigration
dans la constitution des listes régionales. Qu'en est-il de celle faite au jeunes ?
Il faudrait étudier les listes. Il me semble que
c'est quelque chose en effet qui vient hanter les dirigeants et les partis politiques
chaque fois que des listes électorales doivent s'établir. On a alors l'idée que
grâce à des candidatures jeunes, on peut mieux toucher les jeunes générations.
Ils ont certainement le souci de le faire. Pour autant, je pense que dans la pratique,
il n'y a guère de jeunes candidats placés en position éligible. Mais il me semble
que ce n'est pas le plus important. Plus que l'âge, c'est le fait de voir toujours
les mêmes hommes politiques qui lasse les jeunes. Le succès d'Olivier Besancenot
auprès des jeunes générations est sans doute moins dû au fait qu'il est un jeune
candidat qu'à celui qu'il est un nouveau venu sur la scène politique. C'est l'usure
des politiques au pouvoir qui pose problème, et avec elle de ne pas voir se réaliser
les mesures et les promesses advenir sur un temps aussi long. La demande des jeunes,
c'est non seulement de voir des projets politiques nouveaux, mais aussi des programmes
portés par des hommes et des femmes qu'ils n'ont pas eu l'habitude de voir depuis
qu'ils sont nés.
Peuvent-ils faire basculer une élection ?
Oui, les jeunes peuvent faire basculer une élection.
Les 18/25 ans représentent 13% du corps électoral. A la présidentielle de 1995,
Jacques Chirac a reçu un fort soutien de leur part. François Mitterrand avait
également bénéficié de ce type d'engouement pour sa réélection en 1988. Mais en
ce qui concerne les élections régionales présentes, c'est leur abstention qui
risque d'avoir le plus de poids.