Le 19 mai 2005 - Franck Baumgartner, professeur de sciences politiques en Pennsylvanie, invité du Cevipof, estime que la Constitution européenne, censée s'inspirer de la Constitution américaine, est en fait beaucoup trop compliquée. Son ambiguïté favorise les craintes, et donc le "non".
En tant qu'Américain, quel regard extérieur portez-vous sur notre référendum du 29 mai ?
Sur le long terme, il signifie un progrès certain dans la démocratisation de l'Union européenne. Ce qui est étonnant, quand on étudie les institutions de l'UE, c'est en effet son déficit démocratique. Le manque de participation publique est frappant, les débats sont "nationalisés" au niveau de chaque pays, il n'y a pas de véritable champ politique au niveau européen.
L'UE ressemble en fait à une organisation internationale, comme l'ONU, sans débats parlementaires, et non pas à un véritable système démocratique. Les pro-européens n'ont ainsi jamais eu l'habitude d'expliquer leurs décisions, la construction de l'UE s'est faite sur un consensus avec les élites, mais cela n'a jamais été un mouvement social et démocratique de base. Aujourd'hui, avec votre référendum, cela change. Il constitue enfin une étape vers un progrès démocratique à l'intérieur même de l'UE. C'est une bonne chose.
Comment jugez-vous la manière dont est menée la campagne par les deux camps ?
Puisqu'ils n'ont jamais eu à s'expliquer auparavant et n'ont jamais réellement communiqué, les partisans du "oui" sont pris au dépourvu. Cela m'a frappé lors de l'émission de Chirac avec les jeunes. Face à des questions qui exprimaient des craintes, ses réponses étaient confuses. Par exemple, sur la laïcité. Quand un jeune faisait remarquer qu'un article autorisait le "droit d'exprimer sa religion en public", il a simplement répondu que le Conseil constitutionnel n'y voyait aucune remise en cause de la laïcité. Sa réponse signifiait : "On vous le dit, c'est tout. Et vous devez nous croire". Plus globalement, les tenants du "oui" ont perdu le contact avec le public. Ils n'ont pas trouvé la bonne méthode pour mobiliser avec enthousiasme.
Au contraire, les arguments du "non", qu'ils soient valides ou non, sont plus simples et basés sur des inquiétudes réelles. Les partisans du "non" font donc un meilleur travail, d'autant qu'il est plus facile de mobiliser sur des craintes.
Et quel regard portez-vous sur les acteurs des deux camps ?
Je trouve vraiment étonnant qu'un Premier ministre aussi impopulaire que Jean-Pierre Raffarin soit le leader du camp du "oui". Les attaques de Dominique de Villepin à son encontre sont également hallucinantes dans un tel contexte. De son côté, François Hollande a forcément du mal à expliquer sa position à son électorat et à le convaincre de voter avec la droite. Tout ceci fragilise le "oui".
Je suis également frappé par l'entrée de Laurent Fabius dans le débat. On sent bien qu'il a fait un arbitrage entre ses idées et ses ambitions politiques. Est-ce une bonne ou une mauvaise chose ? Aux Etats-Unis, nous considérons qu'il faut des ambitieux pour faire fonctionner le système et aller chercher les voix là où elles sont.
Votre Constitution est très courte. La Constitution européenne est un pavé de 400 pages. Qu'en pensez-vous ?
Quand je suis arrivé en France en mars, j'ai acheté le Traité. Mais je vous avoue que je n'ai pas lu la partie 3. La Convention pour l'avenir de l'Europe a fait une énorme erreur avec ce texte. Je me souviens d'une interview de Valéry Giscard d'Estaing au New York Times à l'époque de son élaboration. Il expliquait vouloir s'inspirer de la Convention de Philadelphie de 1787. Quand je vois le résultat, je ne peux pas m'empêcher de penser à une grosse blague. Nos "pères fondateurs" avaient porté beaucoup d'attention au style, avec notamment des articles très courts. Ensuite, la Constitution avait été présentée de longs mois avant son entrée en vigueur en 1789.
Là, vous avez un texte trop compliqué, trop long, rébarbatif et qui cherche à tout expliquer. Or cela induit forcément des contradictions et des articles ambigus. Donc des problèmes, des incertitudes et des craintes, qui aboutissent au "non".
Le débat porte également entre libéralisme et social. Comment juge-t-on cet aspect aux Etats-Unis ?
Vous estimez que ce texte est synonyme d'un Etat libéral favorable aux délocalisations. Les conservateurs américains le voient au contraire comme le représentant d'un Etat régulateur. Ce n'est d'ailleurs pas faux avec le nombre de fonctionnaires présents à Bruxelles.
Quel est le souhait de l'administration Bush sur le résultat du 29 mai ?
Aux Etats-Unis, on garde toujours en mémoire la phrase de Kissinger : "L'Europe, c'est quel numéro de téléphone déjà ?" Donc le gouvernement américain préfère que la Constitution entre en vigueur, car il voit avec intérêt la création d'un ministère des Affaires étrangères européen et d'un président, qui permettront de personnaliser l'UE.
Et si le "non" gagne, quelle sera la réaction aux Etats-Unis ?
On estimera que la France dit toujours non, qu'elle est toujours contre. Bref, que ce n'est pas une partenaire fiable et qu'il est difficile de travailler avec elle. Cela sera donc très mauvais pour ses relations internationales.