Le 20 avril 2005 - A la lumière des résultats du référendum espagnol, Guy Carcassonne, professeur de droit, analyse la campagne en France. Principal enseignement selon lui : l'impérieuse nécessité d'informer davantage les électeurs sur la Constitution.
Le 20 février dernier, les Espagnols ont voté pour ratifier la Constitution : ils lont approuvée à près de 80% et le non a obtenu 13%. Le scrutin a néanmoins été marqué par une forte abstention (58%). Comment lexpliquer, notamment au regard du fait que lEspagne est lun des pays les plus europhiles, si lon en juge lEurobaromètre ?
Il y a deux explications. Dune part, le processus est allé très vite. Dailleurs, les Espagnols ont regretté ou critiqué la précipitation avec laquelle le référendum a été convoqué. Or, nous, Français, sommes bien placés pour savoir que ce texte constitutionnel est assez complexe et mérite des explications. Dautre part, il est fondamentalement vrai que les Espagnols sont europhiles. Mais il ne faut pas oublier que le gouvernement en place moins dun an auparavant refusait cette Constitution européenne. Or ce gouvernement a perdu les élections en mars 2004 et ne sest pas totalement « évanoui ». Les forces quil représentait restent importantes.
Les réticences que beaucoup pouvaient nourrir à lencontre de la Constitution parce quAznar lui-même y était hostile - ne se sont pas volatilisées du jour au lendemain. Il est donc déjà bien que toutes ces réticences se soient davantage traduites dans labstention que dans le vote contre.
Quelles sont les principales forces du oui et du non en Espagne ?
Compte tenu des résultats, il nest pas étonnant de constater que parmi ces 76% de Oui se retrouve la totalité des préférences politiques, des catégories socio-professionnelles et la ventilation hommes-femmes. Ce qui est davantage révélateur, cest la structure du non. Elle résulte dabord du fait que seulement 2 forces politiques ont appelé à voter non : lex-parti communiste et les indépendantistes catalans. Avec de surcroît dans le cas des indépendantistes catalans cette circonstance amusante qui est que lunique raison pour laquelle ils appelaient à voter non, était la non-reconnaissance du catalan comme langue officielle de lUnion européenne, alors que pour le reste, la Constitution leur allait !
Quant aux ex-communistes, ils ont tenté en Espagne la même opération que les communistes en France : essayer de coaguler autour deux toute lopposition possible, aussi disparate fût-elle. Mais il est intéressant de constater que dans les quartiers très chics de Madrid, le non a réalisé un score supérieur à la moyenne. Il y a également eu du côté de lélectorat dAznar une part de réticence que la campagne nest pas parvenue à surmonter.
Justement, quels grands thèmes ont été développés au cours de la campagne ?
Les grands thèmes de la campagne du Oui ont été classiquement ceux de la nécessité de la construction européenne, de ses apports et de la praticabilité dune Europe qui ne peut plus fonctionner à 25 selon des règles établies pour 6 puis bricolées pour 15. Un fait dautant plus intéressant que lEspagne il y a 20 ans se trouvait dans létat où se trouvent aujourdhui les nouveaux entrants. Il y a 20 ans, on craignait lentrée de lEspagne : les Français redoutaient les délocalisations massives vers lEspagne, la Grèce ou le Portugal. Or 20 ans plus tard, ces pays ont fait des progrès formidables grâce à lEurope (niveau de vie, nouveaux débouchés). Toutes les craintes de lépoque se sont donc révélées infondées. Les Espagnols sont mieux placés que quiconque pour mesurer le chemin parcouru au cours des 20 dernières années pour et grâce à lEurope.
Donc la question européenne dépasse le clivage gauche-droite en Espagne.
Absolument.
Ny a-t-il pas des nuances, voire des différences entre la vision européenne du PSOE et celle du PP ?
Si, bien sûr, mais ces nuances nont pas occupé une place dominante dans la campagne. Le différentiel dans la campagne, cest que le PSOE était beaucoup plus allant et que le PP on peut le comprendre, il venait de subir un échec électoral inattendu nétait pas aussi actif que les partis de droite peuvent lêtre dans la campagne française. Il nen reste pas moins que le débat demeurait symptomatique, dans la mesure où gauche et droite prônaient la ratification de la Constitution, tout en disant quelle leur permettrait de prôner une politique de gauche pour le PSOE, de droite pour le PP.
Des résultats du référendum en Espagne, vous retenez davantage le score du oui que le taux dabstention ?
Je ne retiens pas que cela. Mais il ne faut jamais oublier que les abstentionnistes votent avec les gagnants : quand un électeur sabstient, il a ses raisons de le faire, mais, surtout, il na pas dopinions arrêtées à un point tel quil veuille absolument faire valoir son point de vue. Il sen remet en quelque sorte à ses concitoyens. Et un référendum ne perd pas en légitimité parce quil y a moins de participation. Il est tout à fait intéressant de noter que daprès les études post-électorales sur le référendum, les paramètres qui ont joué aussi bien sur labstention que sur le vote oui ou non se ramènent à un seul : le degré dinformation. Plus les gens étaient informés, plus ils votaient, et plus ils votaient oui puisquils ont été les trois quarts. Fondamentalement et cest là quelque chose qui mérite dêtre médité pour la France il y a eu de la part des Espagnols un sentiment de manque dinformation et de compréhension sur les enjeux véritables du texte, sur son contenu réel, qui contribue très largement à lexplication du taux dabstention. Les Espagnols ny étaient pas hostiles, mais beaucoup des abstentionnistes avaient le sentiment de ne pas être suffisamment informés. En revanche, tous les votants que ce soit oui ou non - lont fait en ayant le sentiment quils avaient le niveau dinformation minimal requis.
Pensez-vous que la future distribution de la Constitution soit de nature à créer une dynamique positive en France ?
Pas du tout. Et ce pour 2 raisons. Dabord, parce quun texte constitutionnel nest pas immédiatement accessible. Cest de la démagogie que de faire croire le contraire ! Un texte constitutionnel quel quil soit est toujours compliqué et mérite des explications. Il faut donc que ces explications soient données. Malheureusement, la simple lecture ne se suffit pas à elle-même. Lautre raison, cest que si on voulait vraiment donner linformation complète et nécessaire, il ne suffirait pas denvoyer le texte de la Constitution : il faudrait également envoyer les textes des traités. Car enfin, ce sur quoi nous allons statuer le 29 mai, ce sur quoi les Espagnols ont déjà statué le 20 février, ce nest pas pour ou contre la Constitution : cest pour la Constitution ou pour le traité de Nice ! La vérité de la comparaison, cest celle de ces 2 séries de textes. On ne juge pas la Constitution en elle-même. Si on voulait donner linformation complète, il faudrait informer sur les 2. Or malheureusement, nous savons que le degré de connaissance des Français et des Européens sur les traités actuels est souvent notoirement insuffisant.
Quelles leçons tirer de la campagne du référendum pour la campagne en France ?
Informer, informer, et encore informer. Cest cela dont les électeurs ont besoin. Une fois quils sont informés, la réponse ne fait plus de doute : cest trois-quarts oui et un quart non.