Le 22 mars 2004 - Alors
que de nombreux commentateurs redoutaient un fort taux d'abstention lors de ces
élections régionales, la participation a finalement été plus élevée que prévu.
Quelles sont les raisons de cette mobilisation ?
Avec 39,8% d'électeurs inscrits qui se sont abstenus,
le mouvement constant de montée des abstentions (22,1% en 1986, 31,4% en 1992,
42% en 1998) connaît un coup d'arrêt. Cependant le niveau des abstentionnistes
reste élevé, ce qui veut dire que nous sommes loin d'être sortis de la crise de
la représentation politique et du sentiment de méfiance vis à vis de la politique
qui l'accompagne. Ce coup d'arrêt a été rendu possible par le « sursaut »
civique qui nous vient d'outre-Pyrénées où la démocratie représentative et pluraliste
a été directement menacée. Se manifester en allant voter est certainement une
des meilleures preuves de l'attachement à celle-ci. Indépendamment de cet « effet
Madrid », la campagne des régionales a connu dans la dernière semaine une
accélération qui a pu faire venir aux urnes des indécis. Enfin, la volonté d'utiliser
ces régionales comme vecteur d'un vote-sanction vis-à-vis du gouvernement, a amené
aux urnes des citoyens faiblement mobilisés par des enjeux régionaux pas toujours
lisibles.
La droite traditionnelle ne rassemble que 34%
des voix lors de ce premier tour. Les Français ont-ils sanctionné la majorité ?
Avec seulement 34%, la droite traditionnelle enregistre
son plus mauvais niveau à des élections régionales depuis leur création en 1986
(44,7% en 1986, 37,1% en 1992, 36,8% en 1998). Sans conteste, la droite a été
la victime d'un fort vote sanction venant à la fois des électeurs du FN (60% d'entre
eux selon le sondage « sortie des urnes » de l'Institut CSA déclarent
avoir voté pour exprimer leur insatisfaction vis à vis du Président de la République
et du gouvernement) et de ceux de la gauche (60% des électeurs du PS, 62% de ceux
du PC, 54% de ceux des Verts ont émis un vote sanction. Ce dernier touche même
une minorité des électeurs de l'UDF (22% ont émis un vote sanction) et de ceux
de CPNT (26%). Ces élections régionales ont retrouvé la traditionnelle fonction
des élections intermédiaires au cours desquelles la majorité est sanctionnée à
la fois par une faible mobilisation de ses partisans et par un renforcement de
l'opposition sur une base de vote « contre ».
En dépit de l'élimination de François Bayrou
et d'André Santini, l'UDF a-t-elle profité de ce désaveu du gouvernement de
Jean-Pierre Raffarin ? Assiste-t-on à un rééquilibrage de la droite ?
L'UDF a récupéré une partie de cette fonction
de « défouloir » que peuvent avoir ces élections intervenant en plein
milieu d'un cycle déterminé par deux élections nationales (2002-2007). En moyenne
nationale, là où elle était opposée à l'UMP, l'UDF capte 11% des suffrages contre
23% à l'UMP. C'est un peu plus que ce que les trois candidats de cette famille
(François Bayrou, Corinne Lepage, Christine Boutin) avaient obtenu le 21 avril
2002 soit 9,9% des suffrages. Cependant, dans aucune des 15 régions où il y avait
des primaires, l'UDF ne parvient à devancer l'UMP. Enfin, là où l'UDF était sortante
(Rhône-Alpes), la liste UDF-UMP est menacée au second tour et, en Picardie, la
liste UDF-UMP emmenée par Gilles de Robien est en difficulté pour garder la région.
L'enthousiasme du leader de l'UDF, François Bayrou, doit être modéré car l'UMP
reste dans toutes les régions la force dominante à droite. Cependant le vieux
rêve d'une formation unique à droite, qui a présidé à la naissance de l'UMP, n'est
pas devenu réalité du fait de la résistance de la pérennité d'un tempérament centriste
en France.
Avec 40,5% des voix, la gauche est-elle le
grand vainqueur de ce premier tour ? A-t-elle bénéficié d'un effet vote utile ?
A quoi attribuer la contre performance des listes de l'extrême gauche ?
Avec 40,5% la gauche réalise un bon score sans
retourner cependant au haut niveau qui était le sien lors des premières élections
régionales de 1986 : 44,1%. Mais elle fait sensiblement mieux qu'en 1992
(35,4%) et qu'en 1998 (37,1%). La gauche retrouve une véritable assise électorale
grâce à un Parti socialiste qui renforce sa position centrale au sein du dispositif
des gauches mais aussi à une bonne résistance des Verts et du PC, ceux-ci atteignent
le niveau de 8% des suffrages exprimés dans l'ensemble des régions où ils se présentaient
seuls. Ils font ainsi beaucoup mieux que leurs candidats respectifs à la dernière
élection présidentielle. La défunte « gauche plurielle » retrouve quelques
couleurs même si l'après-régionales reste flou. La question du programme et de
la stratégie, celle du présidentiable, celle du mode d'organisation des composantes
de la gauche plurielle : autant de questions qui restent pendantes.
Cependant, une question qui taraudait la gauche
et le PS depuis deux ans semble en passe d'être réglée. La gauche vivait sous
influence de la « gauche de la gauche » qui avait dépassé les 10% à
l'élection présidentielle de 2002. Certains allaient même jusqu'à dire que la
gauche avait trouvé avec l'extrême gauche « son extrême irréductible »
et qu'elle allait connaître les mêmes déboires que la droite avec le FN. Avec
à peine 5% des suffrages en dépit d'une présence dans toutes les régions et d'une
stratégie d'alliance LO-LCR, les électeurs ont tranché. L'extrême gauche est légèrement
au-dessus de son niveau de 1998 (4,3%), elle ne peut se maintenir dans aucune
région. D'une part, cette extrême gauche paye une alliance LO-LCR qui s'est faite
par l'alignement complet du second sur les positions sectaires du premier. D'autre
part, toute une partie de l'électorat de gauche qui avait utilisé le vote d'extrême
gauche pour envoyer, en 2002, un « signal » à Lionel Jospin, s'est reclassé
sur la gauche traditionnelle. Enfin, pour le second tour, cet électorat d'extrême
gauche n'a pas du tout l'attitude irréductible de l'électorat d'extrême droite :
alors que seuls 11% de ceux-ci disent avoir l'intention de voter pour une liste
de droite classique, ils sont 84% des électeurs d'extrême gauche à avoir l'intention
de voter pour une liste de gauche classique au second tour.
Le Front national a-t-il progressé lors de
ces élections régionales?
Le FN en tant que tel stagne par rapport à 1998 :
14,9% contre 15% en 1998. Cependant si l'on ajoute les listes du MNR et de divers
extrême droite aux listes du FN, on retrouve une dynamique : 16,4% contre
15,1% en 1998. Ainsi, la division de l'extrême droite a privé le FN d'une dynamique
qu'il aurait pu confisquer à son seul profit en cas d'unité de cette famille de
pensée. La hausse de l'extrême droite est particulièrement forte dans des régions
touchées par la crise économique et sociale (Lorraine : +3,2% ; Nord
Pas de Calais +3,8% ; Picardie +4,4%). C'est-à-dire qu'à son terrain traditionnel
de peurs urbaines liées à l'insécurité et à l'immigration, il faut ajouter maintenant
les effets délétères de « l'insécurité sociale ». Même si elles ne sont
pas capables d'arriver en tête dans aucune région, les listes du FN seront présentes
dans 17 des 21 régions métropolitaines et pourront jouer leur rôle de « perturbateur »
en rendant difficile ou aléatoire le maintien de la droite au pouvoir dans certaines
régions (Bourgogne, Languedoc-Roussillon, Lorraine, Picardie, Poitou-Charentes,
Rhône-Alpes.). Au fond, deux ans après le traumatisme du 21 avril 2002, on a l'impression
que les choses n'ont pas profondément changé et que les circonstances qui ont
généré le 21 avril sont toujours présentes. La classe politique et le gouvernement
n'ont pas pris durablement conscience de l'ampleur des défis qui leur étaient
lancés au travers de cette bonne performance de l'extrême droite.
La dernière enquête d'opinion TNS Sofres avait
mis en valeur une certaine porosité entre les électorats UMP et Front National.
La droite a-t-elle la capacité de récupérer une partie des électeurs frontistes
dimanche prochain ?
La capacité de récupérer pour les listes UMP-UDF
une partie significative des électeurs du FN est ténue. Dans le sondage « sortie
des urnes » de l'institut CSA, seuls 11% des électeurs frontistes ont l'intention
de rallier l'UMP-UDF. 86% restent fidèles au FN ce qui montre l'ampleur de la
fidélisation de son électorat et la profonde implantation en France d'un véritable
espace politique tripolaire (gauche/droite/extrême droite). Quand il est présent
au second tour, le FN devrait avoir une capacité de maintenir à un haut niveau
son influence en gardant l'essentiel des siens et en attirant quelques franges
d'électeurs protestataires : 14% des électeurs CPNT, 8% des électeurs des
divers écologistes, 6% des électeurs d'extrême gauche prévoient de voter pour
la liste du FN en cas de triangulaires droite/gauche/FN.