La décision de voter Non à gauche
s'est renforcée



Le 24 mai 2005 - Daniel Boy et Jean Chiche, chercheurs au CEVIPOF, analysent le Non de gauche. Pour eux, l'une des motivations profondes du Non de gauche réside dans la crainte que le renforcement de l'Union Européenne impliqué par la conclusion du traité constitutionnel renforce l'Europe du dumping social.

Quelles catégories à gauche s'apprêtent-elles à voter Non le 29 mai ?

Il y a aujourd'hui une véritable fracture au sein des formations de gauche qui oppose, d'un côté, l'extrême gauche trotskiste et mouvementiste et le Parti Communiste, de l'autre, le PS et les Verts. Les électorats d'extrême gauche et du PC n'ont pas varié tout au long de la campagne dans leur opposition résolue au projet de traité constitutionnel : environ 80 à 90 % d'entre eux s'apprêtent à voter Non. Du côté du PS et des Verts, la situation est plus mouvante : les électeurs du PS ont évolué dans leur soutien au Oui en même temps que l'ensemble de l'électorat et, sans doute, suivant le crédit apporté aux prises de parole des différents leaders socialistes dont les positions sont opposées. Quant aux électeurs Verts, alors que les militants eux-mêmes affirmaient par référendum un soutien majoritaire au Oui, ils ont paru le plus souvent en retrait des électeurs socialistes : au mieux, un peu plus de 50 % d'entre eux se sont déclarés en faveur du Oui. Ce clivage marqué entre extrême gauche et PC, d'une part, et gauche "modérée", de l'autre, constitue une nouveauté politique. Dans les années récentes, sur bien des thèmes, le PC se situait en position intermédiaire entre extrême gauche et Parti Socialiste. Or l'évasion probable d'électeurs communistes vers les formations d'extrême gauche était difficile à admettre pour le PC : le thème de l'opposition frontale à une Europe jugée libérale a fourni au PC une occasion de radicalisation et l'a conduit à un quasi alignement sur les positions de l'extrême gauche.

Quelles sont leurs motivations ?

Le refus du traité constitutionnel par une partie des électeurs de gauche est motivé par la crainte d'une dérive libérale de l'Union Européenne. Dans les années récentes, l'aggravation de la crise économique et du chômage a été d'autant plus durement ressentie qu'au même moment le libéralisme économique semblait triompher et parfois perdre toute mesure : profits considérables pour des sociétés qui réduisent leurs effectifs quand elles annoncent des résultats conséquents, salaires démesurés pour des dirigeants de société dont les qualités de gestionnaires sont douteuses, menaces de délocalisation, concurrences jugées déloyales de sociétés qui font travailler à bas prix des travailleurs de pays émergents etc. La polémique sur la directive Bolkestein, résume précisément les motivations profondes du Non de gauche : la crainte que, d'une manière ou d'une autre, le renforcement de l'Union Européenne impliqué par la conclusion du traité constitutionnel renforce l'Europe du dumping social.

Le mécontentement à l’égard du gouvernement, et notamment sa politique économique et sociale, constitue un réservoir de motivations pour le Non de gauche. Tous les indicateurs qui mesurent la popularité de l’exécutif montrent que jamais un premier ministre et son gouvernement n’ont été aussi impopulaires. Le cafouillage sur le lundi de Pentecôte travaillé a été pour beaucoup de sympathisants des formations de gauche un point de rupture. Les sondages nous montrent que la décision de voter Non à gauche s’est renforcée. Les taux des sympathisants de gauche se déclarant sûrs de leur choix de voter Non s’est renforcé. La censure de ce gouvernement semble être une motivation forte.

Le cas du PS : peut-on parler de déchirure entre la base du PS et ses dirigeants ?

A plusieurs reprises dans les années récentes, notamment à la fin de la période du gouvernement de la "Gauche Plurielle" on a eu le sentiment que la gauche, et plus précisément le PS, avait perdu le soutien des classes populaires et peut être d'une partie de sa base même. Cette impression tenait en partie au fait qu'un Parti Socialiste relativement uni sous la houlette d'un leader peu contesté, Lionel Jospin, se trouvait en situation de crise à l'égard d'un électorat populaire mécontent de la situation sociale. Dans cette période, peu de leaders véritablement connus au sein du PS (à l'exception notable de Jean-Pierre Chevènement) venaient à l'appui de cette contestation interne à la gauche. Avec la campagne référendaire, la situation est très différente : des leaders historiques reconnus tels que Fabius, Emmanuelli ou Dolez ont pris fait et cause pour un Non de gauche. Ils accompagnent, soutiennent et justifient une contestation interne, qui, détermine une fracture au sein du PS, dont les lignes de clivage ne sont pas "la base contre le sommet" mais le "Oui" (qui convainc une partie de la base et une partie du sommet) et le "Non", qui trouve aussi des partisans et des adversaires à tous les niveaux de la hiérarchie du parti. Reste que le débat sur l’identité même du Parti Socialiste n’est pas tranché. L’Europe et le référendum du 29 mai n’en sont qu’une nouvelle phase. Et rien n’indique qu’une expression claire sortira des urnes. Si les dirigeants sont partagés, leurs électeurs semblent l’être tout autant.

L'Europe : un facteur clivant à gauche, notamment en vue des échéances de 2007 ?

C'est moins l'Europe en tant que telle qui va créer des lignes de fracture durable que les facteurs qui ont créé, à cette occasion, un clivage au sein de la gauche. Le débat sur le référendum a ravivé des lignes de partage que l'on avait cru, bien à tort, disparues du champ idéologique : l'opposition entre marché et Etat est toujours une matrice idéologique féconde. Toute la polémique actuelle sur la protection que fournissent les services publics "à la française" ou, de l'autre côté, la volonté d'assurer "un espace de concurrence non faussée" rappelle des débats génériques qui ont opposé traditionnellement gauche et droite depuis l'entre deux guerres.

Générée par la discussion sur le référendum, cette querelle se poursuivra inévitablement au sein même de la gauche lorsque les échéances électorales à venir imposeront des négociations entre formations politiques sur un possible programme de gouvernement de gauche .

Le cas de la gauche française est-il isolé ? En Europe, quelles sont les autres formations de gauche qui appellent à voter Non ? Et pourquoi ?

La véritable originalité de la France, c'est le fait qu'à gauche la ligne de partage entre Oui et Non passe au sein du Parti Socialiste. Contrairement à la France, dans les autres pays européens, les partis sociaux démocrates soutiennent le oui. En revanche, en Europe, comme en France, il y existe des partis se situant à la gauche des formations sociales démocrates, qui pour les mêmes raisons que l'extrême gauche française revendiquent un Non de gauche. Il s'agit le plus souvent de partis communistes, anciens ou rénovés, ou de formations d'extrême gauche. C'est par exemple le cas en Suède du "Parti de la gauche" (Vänsterpartiet) ou aux Pays-Bas du Parti Socialiste (Socialistische Partij). Plus généralement il s'agit le plus souvent de partis qui, au Parlement européen, adhèrent au groupe des Gauches Européennes Unies (GUE/NGL).

Propos recueillis par Sylvain LEFORT

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Jean CHICHE
Daniel BOY
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