Où en est la droite après le 21 mars ?


Le 25 mars 2004 - Où en est la droite après le 21 mars ? Florence Haegel, directrice de recherche à la Fondation Nationale des Sciences Politiques, dresse un bilan du premier tour de élections régionales pour la droite. Elle analyse le rapport de force entre les deux formations de la majorité, et elle revient sur les conséquences que pourraient avoir ces régionales pour l'UMP.

Les listes autonomes de l'UMP lors de ce premier tour ne sont guère parvenues à rassembler plus de 23/24 % des suffrages. Quel premier bilan peut-on faire de ces élections pour le parti chiraquien ?

Premier constat : la droite dans son ensemble est en recul. Avec 34,5% des suffrages, toutes tendances confondues, elle fait environ 1 point de moins qu'aux régionales de 1998 et recule de près de 9 points par rapport aux élections législatives de 2002. Seules exceptions : des régions comme l'Ile-de-France, l'Aquitaine, la Haute-Normandie et dans une moindre mesure le Limousin, où elle se maintient grâce, d'ailleurs, au bon score des listes UDF. Il est évident que l'UMP apparaît fragilisée dans la mesure où ces élections ont montré la capacité de l'UDF à établir un rapport de forces qui lui est favorable. L'équilibre de la droite s'est sensiblement modifié. En 2002, l'UDF représentait environ un quart de l'ensemble de l'électorat de droite, elle en représente aujourd'hui environ un tiers. Et dans le contexte fortement dramatisé de la négociation des fusions, elle a su imposer, en partie, ses exigences.

Les fusions à droite sont parfois difficiles et certains cadres de l'UMP semblent résister.

Dans l'entre-deux tours, les fusions entre les deux formations étaient loin d'être évidentes. Les cas de figure sont différents : les responsables centristes ont refusé l'alliance en Bourgogne et en Languedoc-Roussillon, les candidats UMP ont refusé de prendre acte des exigences de l'UDF dans des régions comme la Basse Normandie et la Franche-Comté. On voit s'exprimer au sein de l'UMP une tendance favorable à l'épreuve de force électorale ave l'UDF. Certains sont prêts à courir le  risque de donner l'image d'un parti « dur » et monolithique et regrettent le choix, pris aux législatives de 2002, de réserver certaines circonscriptions à l'UDF. L'un des enjeux majeurs de l'UMP après ces élections sera évidemment de définir une stratégie claire vis à vis du parti de François Bayrou.

Certains sondages post-électoraux montrent qu'une partie de l'électorat UDF a voulu sanctionner le gouvernement lors de ce premier tour (35% dans le post-électoral TNS Sofres-Unilog). Les reports des voix centristes ne risquent-ils pas d'être difficiles dimanche prochain ?

Si l'on se contente de faire une analyse géographique de la structure du vote de l'UDF, on s'aperçoit vite que les principales zones d'implantation de l'électorat centriste recoupent finalement les régions traditionnelles de la droite classique. Bien sûr, on peut penser que dans certaines régions, comme par exemple en Ile-de-France, le succès de la liste Santini s'explique par le fait qu'elle a attiré des électeurs plus jeunes et plus sensibles aux critiques formulées à l'encontre du gouvernement Raffarin. Mais, d'après les données de sondage disponibles, plus des trois quarts des électeurs ayant choisi une liste UDF au premier tour se reporteraient sur une liste d'union de la droite au second. L'incertitude demeure, toutefois, sur les effets de la campagne du premier tour -qui dans certaines régions, fut très vive - et des difficiles négociations qui ont présidé aux fusions sur la capacité de rassemblement de la droite au second tour.  

Quelles sont les conséquences de ces élections pour l'UDF ?

Du côté de l'UDF, l'enjeu de ces élections était double. Il s'agissait de rendre légitime sa stratégie d'autonomie en montrant qu'elle rassemblait sous son nom une part non négligeable de la droite. Mais il s'agissait aussi de reconstituer une armature d'élus locaux. On oublie trop souvent que la majorité des élus et des notables de la formation centriste ont rallié les rangs de l'UMP en 2002. Le parti de François Bayrou manque cruellement d'une assise locale dont ces élections régionales ont justement montré toute l'importance. Quand on regarde les résultats par département, il apparaît que l'UDF gagne les primaires à droite (par exemple, dans l'Eure, le Loir-et-Cher, la Côte d'Or ou, bien sûr, les Pyrénées-Atlantiques) quand elle dispose d'élus enracinés, députés ou sénateurs. L'un des enjeux des régionales, et des fusions, est aussi de négocier des sièges, des postes qui permettent à la fois de s'assurer de la loyauté de ses candidats en les rétribuant et de reconstituer son armature d'élus locaux.

Le parti de François Bayrou a-t-il pour autant la capacité d'être autonome ?

Je pense qu'il faut être très prudent lorsqu'on analyse les rapports de force entre l'UDF et l'UMP. La véritable épreuve pour la droite, sera les prochaines élections législatives. Ces régionales, comme élections intermédiaires avec un mode de scrutin spécifique, étaient finalement très favorables à la stratégie mise en place par François Bayrou. Du fait du barrage du premier tour et de l'impossibilité de fusionner au deuxième tour, la situation aux législatives est différente et sera beaucoup moins favorable à l'UDF. Rappelons que le petit groupe de parlementaires UDF autour de François Bayrou,  est, à une écrasante majorité, composé de députés élus en 2002 dans des circonscriptions où ils n'ont pas eu à affronter la concurrence de l'UMP. Ils ne se retrouveront peut-être pas dans le même cas de figure dans trois ans .

Quels types de conséquences peuvent avoir ces élections sur le gouvernement Raffarin ?

Pour ce qui est du gouvernement, on peut bien sûr se poser la question de savoir quelle est l'interprétation qui sera faite des résultats de ce vote. Il faut souligner que jusqu'à présent, les responsables de la majorité ont plutôt semblé hésiter entre deux rhétoriques visant à nationaliser l'élection ou à régionaliser ses enjeux. La logique de la Vème République voudrait tout de même que l'on s'achemine vers un changement de Premier ministre. Mais il n'est pas du tout sûr que cette stratégie sera adoptée. Le contexte de forte nationalisation de ces élections incitera sans doute le gouvernement à montrer, au moins pour la forme, qu'il souhaite un certain nombre de changements. On entend déjà des voix au sein de l'UMP réclamer des infléchissements allant dans le sens d'une plus forte prise en compte de la dimension sociale.

L'UDF va-t-elle renforcer sa présence au sein du gouvernement ?

L'intégration au sein du gouvernement, d'autres ministres UDF n'est pas impossible (par exemple, un UDF consensuel du type de Jean Arthuis). Mais pour ce qui est de la garde rapprochée de François Bayrou, les choses me paraissent moins évidentes. Je vois mal la nomination à des postes ministériels de responsables de l'UDF qui ont tout fait jusqu'ici pour privilégier une stratégie d'autonomie.

Durant la campagne on a aussi évoqué la place qui devait être faite aux candidats issus de l'immigration. Ces régionales ont-elles été une occasion d'un renouvellement des cadres au sein de l'UMP ?

La tentative de l'UMP de renouveler les cadres du parti, et en particulier celle de promouvoir des candidats issus de l'immigration, n'a finalement pas été couronnée de succès. Et durant la campagne, plusieurs articles dans la presse ont fait état de la déception d'élus issus de l'immigration dans un domaine où l'UMP avait affiché ses objectifs. Je crois que cet échec tient d'abord aux contraintes très fortes qui ont pesé sur la composition des listes. Contrainte de la parité d'abord. La formation chiraquienne avait présenté très peu de femmes lors des législatives de 2002, elle en avait payé le prix en voyant sa dotation publique, certes très conséquente, diminuée. Mais également contrainte de la représentation des diverses composantes qui ont constitué l'UMP. Il restait finalement peu d'espace sur les listes pour la promotion de nouveaux cadres. Alors que l'UDF, confrontée à la fuite d'une large partie de ses cadres, a été contrainte, elle, de renouveler ses candidats.

Quelles conséquences peuvent avoir ces élections régionales sur la situation à l'intérieur de l'UMP ?

On peut imaginer d'abord que des débats sur la stratégie à adopter vis-à-vis de l'UDF vont avoir lieu pour déterminer si l'on va dans le sens de la confrontation ou de la conciliation. On peut aussi se demander si ces élections régionales auront finalement un certain nombre de conséquences sur l'évolution interne de l'UMP. La campagne du second tour a sans aucun doute contribué à mettre en avant Nicolas Sarkozy. Il apparaît comme le recours et ça le met dans une position propice pour prendre la tête d'un parti qui valorise tant la conquête électorale. Dans un deuxième temps, la dynamique de François Bayrou pourrait peut-être convaincre certains ex-UDF de revenir vers le parti centriste. Il y aura aussi là un travail à faire pour éviter les débauchages et tenir les troupes.

Propos recueillis par Mathieu Guilsou

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