Gauche : les leçons du premier tour


Le 26 mars 2004 - Les Français persisteront-ils dans leur volonté de sanctionner le gouvernement ? Elisabeth Dupoirier, directrice de recherche à la Fondation Nationale des Sciences Politiques, analyse les résultats de la gauche lors du premier tour. Elle se penche également sur la capacité de celle-ci à mobiliser au second tour et à utiliser d'éventuelles conquêtes électorales.

La gauche a recueilli lors de ce premier tour plus de 40 % des voix. Quelle lecture peut-on faire de ces résultats ?

On peut d'abord dire que ce premier tour d'élections régionales constitue évidemment un succès pour l'ensemble des gauches. Que ce soit en suffrages exprimés ou en voix, la gauche améliore ses scores, et ce quelle que soit l'élection de référence. Il faut également dire qu'elle n'avait que rarement bénéficié d'un contexte aussi favorable pour des élections régionales. Ces élections sont d'abord des élections de mi-mandat sans véritables conséquences sur les gouvernants, et par définition plus favorables aux oppositions. Alors qu'elle avait abordé jusqu'ici a ce type d'échéance au gouvernement, la gauche est cette fois-ci en quelque sorte du bon coté de la barrière. Le deuxième élément qui a sans doute favorisé la gauche est le moment même de ces élections. Celles-ci interviennent a milieu d'un cycle présidentiel, à un moment où les forces gouvernementales sont particulièrement vulnérables. On est bien dans le cadre d'une élection de type « mid-term election » à l'américaine, intervenant à un moment qui se caractérise par un forte impopularité du président de la République, de son premier ministre, ainsi que par une forte remise en cause de leur action gouvernementale. Ces mécontentements se cristallisent particulièrement autour de réformes qui donnent l'impression d'être imposées par le gouvernement. La volonté de sanctionner celui-ci était avant le premier tour en tout cas très forte

La gauche n'aurait bénéficié dimanche que d'un « vote de sanction » ?

Le moins que l'on puisse dire est que la gauche lors de ces élections s'est montrée très minimaliste quant à ses propositions de campagne. Les programmes d'actions régionaux mis en avant ont été plutôt rares et le plus souvent inaudibles dans les régions mêmes où ils étaient présentés.. Quant à un programme national alternatif à l'action gouvernementale, on en a tout simplement pas vu la couleur. Malgré ce flou, la gauche a cependant tout fait pour se mettre en ordre de bataille pour une échéance électorale qui de toute manière n'avait pas de véritable incidence sur la dévolution du pouvoir. Ces élections peuvent être considérées comme un test qui va permettre au  Parti socialiste de réfléchir à son positionnement politique et programmatique pour 2007.

Les socialistes pourraient utiliser politiquement d'éventuelles conquêtes régionales ?

Bénéficier de points d'appui et d'enracinement territoriaux est une donnée très importante quand on est un parti de gouvernement tel que le Parti socialiste. Il faut durer même quand on n'est pas au pouvoir. C'est sans doute pour cela que les élections cantonales ou les élections municipales sont si prisées en France, à droite comme à gauche. Il s'agit de se créer des bastions dans lesquels on continuer à exister et à agir politiquement. Ces élections vont évidemment donner le temps aux Français de méditer jusqu'aux grands rendez vous de l'année 2007. Il y a sans doute des choses qui vont se dégager. Je pense que par exemple la conquête de la région Poitou Charente par Ségolène Royal ne sera pas sans conséquence sur le petit jeu des politiques, des personnalités qui sont présidentiables et celles qui ne le sont pas. Toute élection locale peut finalement avoir, même indirectement, une influence sur le pouvoir qui reste national. Elles rebattent les cartes en attendant les échéances majeures comme la présidentielle ou les législatives.

En revanche elle semble avoir bénéficié d'un effet « vote utile » ?

Il faut tenir compte du fait que l'offre politique était cette fois-ci plus organisée que lors de la présidentielle de 2002. Au vu de la stagnation du score de l'extrême gauche, qui réalise des scores bien en deçà de la percée de la présidentielle 2002, les Français semblent à l'évidence avoir voté utile lors de ces élections. Il y a eu cette fois-ci moins de dispersion des voix dans le camp de la gauche. Les listes LO/LCR ont incontestablement moins servi de vote refuge.

La gauche a-t-elle retrouvé une influence dans les catégories populaires ?

Le dernier sondage post-électoral TNS Sofres qui vient de paraître, laisse voir que la structure sociale de l'électorat de gauche s'est en tout cas modifiée à l'occasion de ce premier tour de scrutin. L'électorat du parti socialiste ne peut plus être considéré aujourd'hui, uniquement comme l'expression des couches moyennes et supérieures. La gauche constitue certes un pôle de référence dans cette portion de d'électorat puisque elle a rassemblé respectivement 43 % et 48 % des voix dans ces catégories. Mais elle s'est aussi réimplantée dans des catégories défavorisées qui l'avaient boudée ces dernières années. Lors du premier tour, elle a par exemple rassemblé 38 % des voix chez les ouvriers et 52 % chez les chômeurs.

le clivage droite/gauche est redevenu pertinent ?

C'est sans doute l'une des conséquences de l'action gouvernementale depuis deux ans. Celle-ci a incontestablement contribué à restaurer le clivage gauche/droite dans l'opinion. Aujourd'hui, il est tout de même difficile de tenir le même discours qu'en 2002 selon lequel il n'y pas faire de différence entre la gauche et la droite.

Dimanche prochain, la gauche peut elle mobiliser au-delà de son électorat du premier tour ?

C'est une question complexe dans la mesure ou la gauche a déjà nettement mobilisé pour le premier tour. Lors du deuxième tour, on peut considérer que différents scénarios sont encore possibles. Ou bien certains abstentionnistes reviennent vers la droite, ou bien on a assiste dimanche prochain à un vote sanction d'une ampleur inégalée. Le sondage post-électoral TNS Sofres semblerait toutefois montrer, que pour 60 % d'entre eux, les français persistent et signent dans leur volonté de sanctionner le gouvernement. L'analyse qui peut être faite de l'électorat abstentionniste montre aussi que les réserves de voix de la droite pour dimanche ne semblent pas non plus être énormes. Près de 38 % des abstentionnistes du premier tour se déclarent en effet à gauche alors qu'ils ne sont que 31 % à droite.

En quoi la gestion de régions détenues par la gauche est-elle être différente ?

Quand on regarde la situation de régions détenues par la gauche, on s'aperçoit que celle-ci bien une manière spécifique d'aborder les problématiques régionales. Sur des questions comme les transports, l'aménagement territorial ou l'environnement, les régions de gauche montrent souvent qu'elles peuvent, lorsqu'elles en ont les moyens, amorcer des actions et des politiques publiques novatrices. Je suis persuadé qu'une part du bon résultat enregistré au premier tour par la liste d'Alain Rousset en Aquitaine est du à la reconnaissance de son action. En Ile-de-France les résultats de l'équipe sortante en matière de transports joueront peut être un rôle important dans le résultat de dimanche.

Les Français avaient-ils une vision claire perception des enjeux spécifiquement régionaux lors de cette campagne ?

Ces régionales vont tout de même amener à l'élection de conseils et de président de régions qui vont gouverner pendant 6 ans leur collectivité. Ils ont des mandats longs et leur pouvoir n'a cessé de s'accroître ces dernières années. Ils vont avoir le temps de déployer leurs programmes d'action et cela est important. Il est vrai cependant que les électeurs n'on pas toujours une vision claire des enjeux spécifiquement régionaux pour ce type d'échéance. Si ces régionales ont évidemment été marquées par un contexte national très fort, on peut quand même considérer qu'il n'y a jamais vraiment eu d'âge d'or du débat régional. Je crois que le mode de scrutin adopté et l'établissement de circonscriptions régionales rendent encore plus difficile l'idée de présenter et de faire jouer des bilans et des programmes régionaux. Je crois que les relais territoriaux lors de ces élections se sont affaiblis. La présence et l'implication des notables locaux et départementaux, même s'ils sont quelques fois en position privilégiée sur les listes, est sans doute plus faible que lors des élections précédentes. Dans le cadre régional, le fait pour les états-majors politiques de présenter des offres programmatiques et de les rendre intelligibles auprès des électeurs est sans doute quelque chose de très difficile. C'est en tout cas beaucoup moins évident que pour une élection municipale ou pour une élection nationale. Je pense que de toutes les élections locales ou dites infranationales, les régionales sont sans doute les moins bien placées pour avancer des offres de programmes et structurer les comportements des électeurs.

Propos recueillis par Mathieu Guilsou

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