Le respect de la règle :
attitudes et comportements au volant

Le 28 juin 2000 - L'enquête réalisée pour le compte de la Direction de la Sécurité Routière du Ministère de l'Équipement, du Logement et des Transports montre que si les titulaires du permis de conduire légitiment, dans leur discours, le respect de la règle, certains s'en affranchissent, préférant suivre un " code de sécurité personnel " plutôt que le code de la route. Dans ce contexte, le dépassement des vitesses autorisées apparaît comme exemplaire des dérogations à la règle que s'autorisent certains automobilistes et un comportement toléré voire banalisé. Enfin, la méconnaissance des sanctions par les automobilistes ne peut qu'accroître certains comportements transgressifs, et justifie à elle seule les campagnes de communication, qui ne sont qu'un des facteurs influant sur les comportements, et dont les messages méritent d'être répétés.

Quatre catégories de conducteurs

A partir d'une échelle de notation, les automobilistes ont été invités à signifier ce qu'ils considéraient comme étant un bon conducteur, c'est à dire s'ils privilégient " l'adaptation aux conditions de circulation " ou " le respect des règles du code de la route ". Les réponses obtenues rendent compte de jugements extrêmement balancés, (la note moyenne s'établissant à 5,9) et permettent de distinguer quatre catégories de conducteurs extrêmement différents à la fois sociologiquement mais aussi dans leurs comportements de conduite : " les très transgressifs ", " les plutôt agressifs ", " les plutôt normatifs " et " les très normatifs ".

Les très transgressifs " sont les plus réfractaires au respect des règles en matière de conduite automobile. Ils représentent plus du quart de la population des conducteurs (27%) et se caractérisent de la manière suivante : ce sont plutôt des hommes (30% d'entre eux contre 24% des femmes), plutôt jeunes ( 41% des 18-24 ans contre 17% des personnes âgées de plus de 65 ans) jouissant d'une position sociale moyenne ou élevée (44% des cadres, 30% des professions intermédiaires, 25% des ouvriers), plutôt Franciliens ( 33% contre 26% des résidants en province), plutôt " gros rouleurs " (au-delà de 15 000 km par an) et qui ont été davantage exposés à des sanctions (41%).

La catégorie des " plutôt transgressifs ", qui concerne 21% de la population des automobilistes, regroupe essentiellement des personnes âgées de 35 à 49 ans (24%), des professions intermédiaires (26%), qui conduisent plutôt occasionnellement (28% conduisent moins de 2 à 3 fois par semaine), même s'ils disposent de véhicules relativement puissants ( 28% possèdent un véhicule de plus de 8 chevaux).

Regroupant 36% des conducteurs, les traits distinctifs du profil des " plutôt normatifs " sont le sexe (38% des femmes contre 33% des hommes), l'âge (40% des personnes âgée de 50 à 64 ans), le fait d'habiter dans une ville moyenne ( 52% des habitants de villes de 20 000 à 100000 habitants) de province (38% contre 24% de Franciliens).

Enfin, les " très normatifs " sont un sous-groupe minoritaire (16% de la population totale), composé essentiellement de personnes âgées (28% des personnes âgées de plus de 65 ans)

Au-delà de la caractérisation de ces différents types, ce qu'il faut surtout retenir, c'est que les réponses à cette question constituent sans conteste le facteur le plus explicatif de l'ensemble du sondage.

Une légitimité forte mais variable de la règle

Les automobilistes ne remettent pas en cause, loin s'en faut, le bien fondé et la légitimité des règles en matière de conduite automobile. En effet, invités à se prononcer sur la question suivante " pour chacun des comportements suivants, pouvez-vous me dire si vous le jugez inadmissible, assez condamnable, condamnable mais sans plus ou acceptable ? ",parmi les 21 écarts à la règle testés, un seul obtient un score de réponses " acceptable " majoritaire (" faire des appels de phare pour avertir d'autres automobilistes des contrôles de police "). Pour autant, les réponses obtenues rendent compte d'une certaine perméabilité de la règle et de niveaux d'affranchissement de cette dernière fort variables. Les écarts à la règle peuvent être regroupés en trois catégories.

Les interdits catégoriques : il s'agit de comportements condamnés à la fois massivement mais aussi de manière consensuelle ; ce sont autant de comportements quasi impossibles à assumer sur la plan social car ils sont jugés inadmissibles par plus des deux tiers des automobilistes tandis qu'ils ne sont jugés acceptables que par moins de 2% d'entre eux. Il en est ainsi de " rouler dans une rue en sens interdit " (87% de réponses " inadmissible "), " griller un feu rouge " (83%), " se garer sur une place réservée aux handicapés " (74%), " prendre le volant après avoir bu 4 ou 5 verres de vin ou de bière " (74%), " ne pas marquer un stop " (74%), " doubler par la droite sur une autoroute " (70%), " circuler sur les bandes d'arrêt d'urgence " (70%), " se garer sur une sortie de parking " (68%), ou " ne pas respecter les priorités piétons " (68%). Qu'ils soient jugés particulièrement dangereux, particulièrement inciviques ou qu'ils participent des deux dimensions, l'ensemble de ces transgressions est moralement condamnable pour l'immense majorité des interviewés.

Les condamnations molles : certains écarts à la règle se caractérisent certes pas une condamnation majoritaire mais, d'une part, celle-ci est relativement molle, d'autre part, on relève des écarts importants entre les réponses des " conducteurs très transgressifs " et les autres qui témoigne d'un certain flottement. Si ces règles ne sont pas délégitimées, elles sont toutefois fortement relativisées, un tiers au moins des automobilistes se montrant relativement amène dans ses jugements.

Il en est ainsi de " franchir une ligne blanche pour doubler un véhicule " (65% d'" inadmissible " contre 34%), de " ne pas mettre sa ceinture de sécurité à l'avant " (64% contre 36%), " conduire en téléphonant " (63% contre 34%), et de "  ne pas respecter la priorité dans un rond-point " (57% contre 43%).

Les écarts à la règle en voie de banalisation. Enfin, certaines transgressions ne sont jugées inadmissibles que par une minorité de conducteurs et même, dans certains cas, par une extrême minorité de conducteurs transgressifs. Autant dire que si ces comportements ne sont pas totalement légitimés, ils sont en revanche largement tolérés. Il s'agit de " changer de file fréquemment, slalomer " (48% de réponses " inadmissible "), " double ou tourner dans mettre son clignotant " (43%), de " ne pas respecter les distances conseillées entre les véhicules " (33%) et de " ne pas mettre sa ceinture de sécurité à l'arrière " (31%).

Au-delà des jugements, l'exploration de ces comportements révèle en outre que si, logiquement, tous les conducteurs qui ne jugent pas un comportement inadmissible sont de fait dans la pratique de cette transgression - qu'elle soit courante ou occasionnelle - ; une part non négligeable de ceux qui jugent un comportement, en droit, " inadmissible ", prennent également des libertés avec les règles dans leur comportements de conduite, manifestant par là même une certaine dissonance, voire pour certains une forme de culpabilité.

Tous ces éléments convergent pour aboutir à des niveaux élevés de pratique de certains écarts : " ne pas respecter les distances conseillées entre les véhicules " (65% des conducteurs), " ne pas mettre sa ceinture de sécurité à l'arrière " (54%), " doubler ou tourner dans mettre son clignotant " (53%), " franchir une ligne blanche pour doubler un véhicule " (44%), " ne pas respecter les priorités piétons " (32%), " griller un feu rouge " (32%) et " ne pas respecter la priorité dans un rond-point " (31%).

Ces transgressions ont des causes multiples. L'une des plus importantes et semble t-il, des plus explicatives, a trait à la relativisation poussée du danger que les automobilistes opèrent. En effet, il n'y a pas de corrélation systématique pour les automobilistes entre le fait de déroger à une règle et le fait de prendre un risque. C'est précisément dans cet écart entre ces deux codes, le " code de la route légal " et le " code de sécurité personnel " - davantage légitimé -, que l'essentiel des transgressions trouve à la fois son fondement, son explication et sa justification.

La vitesse : le maillon faible

Le cas de la vitesse mérite d'être traité à part tant il est à la fois emblématique du processus de dérogation des automobilistes à l'égard des règles du code de la route mais aussi spécifique en ce que l'irrespect des limitations de vitesse apparaît sans conteste comme le comportement le mieux toléré et le plus banalisé.

Tout d'abord, les écarts à la règle en matière de vitesse sont jugés inadmissibles par moins d'un conducteur sur deux, et ce, quelle que soit la situation (ville, départementale, nationale, autoroute) et surtout, quel que soit l'excès de vitesse testé (de +20km/h à + 50km /h par rapport à la limitation en vigueur). Les résultats obtenus sont éloquents et témoignent fortement de la constitution de la vitesse comme valeur sociale et de son corollaire, à savoir la grande permissivité des conducteurs dans leur majorité sur ce point. Ainsi, 49% des automobilistes jugent inadmissible de " rouler à 170/ 180 km/h sur une autoroute ", les résultats suivent ensuite une courbe décroissante (44% pour " rouler à 70km/ h en ville ", 35% pour " rouler à 110/120 km/h sur une départementale ou une nationale " et 14% pour " rouler à 140/150 km/h sur une autoroute ").

Corrélativement, ces écarts à la règle sont avoués comme largement pratiqués et apparaissent paradoxalement, pour certains d'entre eux, comme constitutifs d'" une norme comportementale " :" rouler à 140/150 km/h sur une autoroute " (72% des automobilistes), " rouler à 110/120 km/h sur une départementale ou une nationale " (67%), " rouler à 70km/h en ville " (55%), " rouler à 170/ 180 km/h sur une autoroute " (31%).

Au total, un état de fait qui s'explique par la faible conscience du danger de la vitesse, les automobilistes jugeant que l'excès de vitesse est moins dangereux en lui-même qu'étroitement tributaire de l'expérience du conducteur et de la situation donnée. Ainsi seuls 21% des automobilistes estiment dangereux de " rouler à 170/ 180 km/h sur une autoroute ", contre 79% qui pensent que " cela dépend surtout du conducteur et de la situation ".

Autant d'éléments qui témoignent de l'extrême difficulté à faire passer le message du danger de la vitesse excessive et du chemin qu'il reste à parcourir dans ce domaine : ainsi, 32% des automobilistes estiment que " le nombre d'accidents baisserait peu ou pas du tout si tous les automobilistes respectaient scrupuleusement les limitations de vitesse ", contre 36% qui sont désormais convaincus que le nombre d'accidents " baisserait beaucoup ", le dernier tiers se situant dans une position intermédiaire en déclarant qu'il " baisserait assez ".

Des sanctions méconnues

Les sanctions encourues par les conducteurs obtiennent des scores de notoriété variables mais globalement faibles. Ainsi, 29% des automobilistes connaissent les peines encourues pour "  le non-respect d'un feu rouge, d'un stop, d'un sens interdit ou d'une priorité ", contre 71% qui l'ignorent. Pour le grand excès de vitesse, la notoriété se situe également au niveau très bas de 33%. Comparativement, le message de la répression concernant la conduite avec une alcoolémie supérieure à 0,8 grammes est mieux passé, 37% des automobilistes connaissant les peines encourues dans ce cas. Il faut noter que ce sont les conducteurs les plus transgressifs, c'est à dire ceux qui avouent les comportements les moins respectueux des règles, qui connaissent le moins les sanctions qu'ils risquent.

Un déficit très net de notoriété qui semble plaider en faveur d'une information plus soutenue des automobilistes dans ce domaine.

L'impact des campagnes de communication

Si les résultats témoignent de l'importance des marges de réinterprétation de la règle que s'accordent les conducteurs pour mieux s'en affranchir, ils attestent également de l'efficacité des campagnes de communication en matière de sécurité routière tout autant que de la nécessité de répéter longuement les messages pour qu'ils s'ancrent véritablement dans les pratiques.

Ainsi, les différences enregistrées entre " ne pas mettre sa ceinture de sécurité à l'avant " et " ne pas mettre sa ceinture de sécurité à l'arrière " sont tout à fait significatives et montrent que si le message sur l'importance de " boucler sa ceinture à l'avant " est désormais bien passé dans les comportements, en revanche, des efforts restent à faire en ce qui concerne la ceinture à l'arrière.

Ainsi, si 64% des automobilistes jugent désormais inadmissible de " ne pas mettre sa ceinture de sécurité à l'avant ", seuls 31% d'entre eux partagent ce point de vue en ce qui concerne " ne pas mettre sa ceinture de sécurité à l'arrière ".

Corrélativement, s'il arrive, même occasionnellement, à 27% des automobilistes de ne pas mettre leur ceinture à l'avant, cette pratique est majoritaire (54%) en ce qui concerne la ceinture l'arrière.

Fabienne Simon



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