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Les
élus locaux et
la prévention du suicide
Le 29 janvier
2001 - A la demande
de l'Union nationale pour la prévention du suicide
(UNPS), la SOFRES a réalisé un sondage
auprès des élus locaux (Maires, Conseillers
généraux, Conseillers régionaux), sur
leurs perceptions et leur connaissance du phénomène
suicidaire en France, et leurs opinions en matière
de politique de prévention ainsi que sur l'action des
associations dans ce domaine. Cette enquête vient à
la suite d'une première étude menée pour
l'UNPS auprès de l'ensemble des Français sur
ces thématiques en janvier 2000.
Les perceptions
du suicide
A l'instar
de l'ensemble des Français, les élus n'ont
pas le sentiment que le suicide soit un sujet tabou,
dont le poids de la culpabilité interdirait de parler :
seuls 11% y voient un tabou dans la société
française d'aujourd'hui. Cependant, si le suicide n'est
plus, aux yeux des élus, objet de honte, il ne constitue
pas non plus, et de loin, une priorité pour les pouvoirs
publics : 12% estiment que ceux-ci se consacrent
beaucoup ou assez à la prévention du suicide
(contre 85% assez peu ou très peu), loin derrière
d'autres causes vitales telles que la prévention routière
(63%), la lutte contre le sida (49%) ou la lutte contre la
toxicomanie (34%). Il y a là un constat tranché
d'inaction politique et institutionnelle en la matière,
constat plus marqué encore chez les élus les
plus jeunes et chez ceux qui ont été amené
à travailler, dans le cadre de leur fonction, sur le
problème du suicide.
En matière
de connaissance du phénomène suicidaire, les
élus locaux en affichent une meilleure perception quantitative
que l'opinion dans son ensemble. Ils sous-estiment certes
le nombre de tentatives, mais dans une moindre mesure :
30% les évaluent à 100 000 ou plus par an, contre
28% entre 30 000 et 50 000 et 23% à 10 000 ou moins.
En ce qui concerne les morts par suicide, leur évaluation
est même relativement bonne, 63% estimant que le nombre
de décès par suicide est de 5000 à 10
000 par an en France.
A l'inverse,
à l'instar du grand public, les élus se font
une représentation erronée du suicide comme
un phénomène essentiellement adolescent :
73% des maires, conseillers régionaux et conseillers
généraux interrogés estiment que ces
jeunes sont la catégorie qui meurent le plus par suicide,
bien plus que les adultes (26%) et les personnes âgées
(4%). L'importance quantitative du suicide dans ces dernières
populations reste donc largement méconnue.
Cette vision
découle peut-être de la perception des causes
et de la signification du suicide qu'ont les élus locaux.
Celui-ci découle pour la majorité d'entre eux
d'une pathologie spécifique : la dépression
(42%), bien plus qu'il ne constitue une mise en cause de l'environnement
social (22%) ou familial (16%) ou encore la conséquence
d'une exclusion sociale (17%). De même, ils sont 61%
à percevoir la dépression comme la situation
personnelle la plus à même de conduire au suicide,
l'isolement (39%), les ruptures professionnelles (36% ou sentimentales
(24%), ou encore les conflits familiaux venant nettement derrière
comme facteur suicidogène - notons cependant que les
élus les plus jeunes (moins de 45 ans) soulignent particulièrement
le poids des problèmes d'argent comme le surendettement
dans les conduites suicidaires (40% contre 23% sur l'ensemble
des élus).
Parce que le
suicide relève avant tout d'une pathologie d'ordre
psychologique, c'est en premier lieu vers un interlocuteur
spécialisé (un psychiatre, 28%) ou perçu
comme techniquement compétent (un responsable associatif,
26% - choix plus fréquent encore chez les moins de
45 ans) que les élus orienteraient une personne parlant
de se suicider. Ils se distinguent ici nettement de l'ensemble
des Français qui privilégient la dimension relationnelle
et conseilleraient d'en parler d'abord à un proche.
Au total, les
élus se montrent conscients de l'importance du suicide
à l'échelle de la société française,
phénomène qu'ils perçoivent avant tout
comme psychopathologique et relevant donc avant tout d'acteurs
spécialisés. Cela pourrait expliquer la relative
impuissance qu'ils affichent envers ce phénomène,
mais ne les amène pas non plus à s'estimer non-concernés
par l'action préventive.
La prévention
du suicide
Par delà
leur perception générale du suicide, quel regard
les élus portent-ils sur les structures et politiques
existant au niveau local en matière de prévention
du suicide ainsi que sur leur propre expérience, et
quelles mesures leurs paraissent pertinentes ?
Premier constat :
les élus n'ignorent pas ou n'écartent pas la
problématique du suicide de leurs prérogatives.
S'ils ne sont que 28% à avoir déjà été
amenés à travailler sur cette question dans
le cadre de leur mandat, cette proportion s'élève
à 40% chez les maires de villes de plus de 10 000 habitants.
Surtout, ils estiment en majorité qu'un élu
comme eux peut contribuer à la lutte contre le suicide
car il s'agit d'un problème de société
et de santé publique (58%), tandis que 41% jugent
que cela relève trop de l'intimité pour qu'ils
puissent agir efficacement. L'opinion selon laquelle les
élus peuvent contribuer à réduire le
phénomène suicidaire dépend de plusieurs
facteurs : elle est particulièrement marquée
chez les élus les plus jeunes, mais aussi chez
ceux qui ont déjà été amenés
à travailler sur le suicide (73% - ce qui indique
que la confrontation à ces enjeux n'est en rien décourageante)
et chez les élus des entités les plus importantes :
villes moyennes ou grandes, mais aussi régions
et département, tandis que les maires de communes
de moins de 2 000 habitants s'estiment sans doute trop dépourvus
de moyens.
Concernés,
les élus se sentent aussi démunis face à
cet enjeu de la prévention du suicide. Tout d'abord,
46% jugent plutôt inefficaces les structures d'aide
aux personnes ayant fait une tentative de suicide dans
leur ville, département ou région d'élection,
contre 32% qui les pensent efficaces et 22% qui n'ont pas
d'opinion sur la question - aveu d'une véritable méconnaissance
de l'existant dans ce domaine. Il convient cependant de
souligner que les jeunes élus apparaissent nettement
plus renseignés sur la question (12% de sans opinion
seulement) et, du coup, plus critiques encore que leurs aînés ;
de même, les élus qui ont été amené
à travailler sur le suicide se montrent plus conscients
des lacunes en la matière.
Plus encore
les élus locaux se sentent mal préparés
à affronter la problématique de la prévention
du suicide. Il ne sont que 8% à s'estimer bien formés
sur cette question, contre 90% à penser le contraire,
et se classent ainsi d'eux-mêmes au dernier rang sur
cette question par rapport, entre autres, au milieu médical,
aux services sociaux ou aux associations. Certes, ces
trois catégories sont à leurs yeux les acteurs
prioritaires dans ce domaine, plus des ¾ des élus estimant
qu'ils ont un rôles important à jouer dans la
lutte contre le suicide - les enseignants venant juste derrière
avec 73%. C'est là encore l'approche médicale
et sociale de la prévention qui domine. Cependant les
élus jugent aussi à 42% (contre 57%) qu'ils
ont eux-mêmes un rôle important à jouer
(63% chez ceux qui ont déjà travaillé
sur la question). Il y a donc un décalage entre
la nécessité ressentie d'une plus grande implication
des collectivités locales et un sentiment d'incompétence
ou d'impuissance chez les élus de petites communes
face à cet enjeu.
Ce décalage
se retrouve en partie sur la question des mesures à
prendre pour améliorer la prévention. Certes,
les élus, et c'est important au regard de leur fonction,
se montrent conscients de l'importance d'une parole publique
en la matière : 73% jugent qu'il faut parler du
suicide dans les médias et les manifestation publiques
car cela peut être préventif, seuls 25% craignant
l'effet incitatif. Et les mêmes pourcentages se retrouvent
sur le fait de parler du suicide aux collégiens
et lycéens. Là encore, on retrouve une plus
grande conviction chez les élus les plus jeunes, et
chez ceux qui ont fait l'expérience de la prévention.
Cependant,
sur les mesures prises ou à prendre, les édiles
locaux sont nettement plus dubitatifs. Interrogés
sur l'existence, là où ils sont élus,
d'une batterie de mesures de prévention en direction
des jeunes, ils se partagent à peu près à
égalité entre oui et non quelle que soit la
mesure, signe d'une certaine ignorance en la matière.
De même, 31% ne sont pas en mesure de dire si oui ou
non, des mesures de prévention et de prise en charge
ont été prises dans les hôpitaux là
où ils sont élus (et 43% répondent par
la négative). Enfin, 76% d'entre eux reconnaissent
qu'il n'existe pas de procédure de suivi et d'assistance
des familles de suicidants, et 67% pour les familles de suicidés
(des proportions cependant moins élevées chez
les conseillers régionaux et généraux,
ce qui souligne que c'est à l'échelle de ces
institutions qu'est le mieux abordé le problème
aujourd'hui).
Maires, conseillers
régionaux et conseillers généraux n'en
ont pas moins une première représentation de
ce qu'il faudrait faire en priorité. Sur
le plan médico-hospitalier : systématiser
la rencontre avec un psychologue pour les suicidants (76%),
mieux former les généralistes au repérage
des signaux suicidaires (66%), organiser en réseau
les structures médicales, sociales et associatives
chargées de la prévention (59%). Sur le plan
des moyens suicidaires : limiter le nombre de tranquillisants
pouvant être prescrits à une personne (67% estiment
que ça serait efficace), et, de façon moins
certaine, renforcer la sécurité des transports
en commun et sécuriser l'entreposage des armes à
feu chez les particuliers. Notons cependant que sur la
plupart des mesures qui leurs étaient proposées,
la majorité des élus s'est montrée sceptique
(essentiellement le plus âgés et ceux n'ayant
pas travaillé sur ce problème), signe qu'un
large travail de pédagogie reste à faire.
Cette dichotomie
entre prise de conscience de l'enjeu du suicide et aveu d'une
certaine impuissance ou ignorance face au problème
se retrouve finalement dans le regard porté sur l'action
des associations impliquées dans la prévention
du suicide. Outre que les jeunes élus se montrent,
à travers l'ensemble de l'enquête, très
conscients de l'importance de leur rôle, 64% les
jugent efficaces, contre 27% inefficaces. Mais dans le
même temps, ils déclarent à 70% qu'il
n'y a pas, là où ils sont élus de budget
consacré au soutien à ces associations, et si
ce pourcentage est inférieur à 50% chez les
conseillers régionaux et généraux, c'est
aussi parce qu'un tiers d'entre eux n'est pas en mesure de
répondre à la question.
Au total, la
prévention d'un suicide est un domaine dans lequel
les élus (surtout les plus jeunes et ceux issus de
collectivités importantes en taille) se montrent prêts
à s'impliquer car ils sont conscients de l'importance
du problème et de sa dimension sociale, mais par rapport
auquel ils reconnaissent être démunis et sont
demandeurs de formation, de moyens et d'expertise. Ils représentent
ainsi, pour les acteurs de la prévention du suicide,
un terrain certes en friche, mais potentiellement fertile.
Gilles CORMAN

Voir
aussi
Les
Français et la prévention du suicide (3
février 2000)
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