|
Évolution du clivage gauche-droite
Téléchargez les principaux résultats de cette étude au format .pdf...
Le 29 mars 2007 - La gauche, la droite, ces mots ont-ils toujours un sens ? Les années 90 semblaient avoir eu en grande partie raison de ce clivage. De 1991 à 2002 (décennie marquée par 7 ans de deux cohabitations), seul 1/3 des sondés estimaient que « les notions de gauche et de droite [étaient] toujours valables pour comprendre les prises de position des partis et des hommes politiques ». Près de 60% jugeaient ces notions dépassées. Ce début d’année présidentielle semble avoir, sinon réhabilité, au moins redonné de la vigueur au clivage gauche droite : 41% jugent la notion toujours valable (8 points de plus qu’il y a 5 ans) contre 53%, selon notre étude réalisée
pour la Fondation Jean-Jaurès et Le Nouvel Observateur.
Gauche droite : un clivage qui n’a pas disparu,
malgré le discrédit de ceux qui en sont les acteurs
Les avis ne semblent donc plus aussi tranchés, et ce d’autant moins qu’une majorité des interviewés, y compris parmi ceux qui jugent ces notions dépassées, sont capables de se situer eux-mêmes, personnellement, sur l’axe gauche droite. Dans notre étude, 2/3 des interviewés se classent d’un côté ou de l’autre (37% à gauche, 30% à droite). 1/3 esquive cette dichotomie soit en se classant au centre (25%), soit en refusant de répondre (8%). Cette capacité à se situer sur l’axe gauche droite est restée élevée même lorsque ces notions n’apparaissaient plus pertinentes pour expliquer le comportement des acteurs politiques.
Ce n’est pas la même chose en effet de se sentir de gauche et de droite, et de se retrouver dans la compétition de la gauche droite telle qu’elle est illustrée par les acteurs politiques. Les années au cours desquelles le clivage s’est affadi sont également celles au cours desquelles s’est creusé le fossé entre les Français et leurs élites. 63% ont aujourd’hui le sentiment que les hommes politiques se préoccupent « très peu » ou « pratiquement pas » de ce que pensent les Français, contre 35%. Minoritaire dans les années 70, légèrement majoritaire dans les années 80, ce discrédit est devenu massif au début des années 90, avec la révélation des affaires politico financières, et n’a quasiment jamais cessé depuis d’être partagé par 6 Français sur 10. Notons toutefois que le résultat observé cette année correspond à une nette amélioration par rapport à celui obtenu il y a un an en pleine crise du CPE : 69% estimaient que les hommes politiques ne se préoccupaient pas de ce que pensent les Français.
Ce clivage entre les citoyens et les gens d’en haut ne se limite pas à une prise de distance avec les responsables politiques. Une fraction importante et croissante des Français estiment plus globalement que « les élites ne sont pas à la hauteur de leurs responsabilités » : 48% exprimaient ce grief en 1989, 53% en 1995, 57% en octobre 2005 et aujourd’hui. Ce discrédit des élites atteint un niveau élevé au moment même où les Français demanderaient à être rassurés quant à la capacité des dirigeants à conduire le pays vers un avenir qu’ils jugent lourd d’inquiétude. Une majorité d’interviewés (56%) craignent en effet que leurs enfant vivent moins bien qu’eux.
Sociologiquement et idéologiquement, un clivage difficile à lire
Le clivage gauche droite reste donc pour les individus une manière de se situer politiquement. Mais il est difficile de lui superposer les lignes de partage qui lui sont traditionnellement associés. L’articulation entre la classe sociale et l’affrontement gauche droite semble ainsi un lointain vestige du 20ème siècle. Ceux qui s’auto désignent comme appartenant à la « classe populaire » se situent presque autant à droite que la moyenne (28% vs 30%) et à peine plus à gauche (40% vs 37%). A l’opposé, ceux qui se considèrent comme des « privilégiés » ou des « gens aisés » ont, certes, davantage tendance à se situer à droite (38% vs 30%), mais pas moins à gauche (38% vs 37%) que la moyenne. Dans cette catégorie, c’est en fait le centre qui est déficitaire (17% vs 25%). Et parmi ceux qui se sentent appartenir aux « classes moyennes », la répartition entre la gauche et la droite est exactement la même chez les « classes moyennes supérieures » et les « classes moyennes inférieures ». Seuls les « défavorisés » autoproclamés, par ailleurs peu nombreux (3%) penchent nettement plus à gauche (49%) qu’à droite (17%), mais ils se distinguent aussi par une proportion de non répondants (22%) quatre fois supérieure à la moyenne.
Le clivage gauche droite ne semble pas non plus correspondre à une attente plus ou moins forte de changement. Si le désir de transformer la société est corrélé avec l’échelle gauche droite, c’est davantage selon une logique centre extrême. Le désir de changement fort (exprimé par 50%, se répartissant entre 9% pour un « changement radical » et 41% pour une « réforme en profondeur ») n’est en effet pas plus élevé à gauche (51%) qu’à droite (52%). Il est en revanche plus fort à l’extrême gauche (61%), quand les sympathisants d’extrême droite se distinguent par la proportion de ceux qui veulent « revenir en arrière sur certaines choses » (21% vs 13% en moyenne).
Enfin, le clivage gauche droite, y compris lorsqu’il s’agit de la sympathie partisane n’apparaît pas non plus fortement structurant pour l’exercice auquel nous nous sommes livré dans cette étude, et qui consistait à soumettre aux interviewés une batterie de 26 mots (dont ils devaient dire s’ils les jugeaient positifs ou négatifs) et de 24 mesures proposées par les candidats à la présidentielle. Sur les 26 mots proposés, 18 sont majoritairement appréciés à la fois chez les sympathisants de gauche et de droite (dont travail, solidarité, mérité, laïcité, nation, ordre, services publics, redistribution et concurrence), 1 est nettement rejeté par les deux familles (assistanat). Mondialisation et capitalisme sont jugés négatifs par la plupart des sympathisants de gauche, mais aussi par la moitié des sympathisants de droite. Révolution est dans la situation inverse. Au final, seuls socialisme, libéralisme et profit créent un net clivage, en étant apprécié par un camp et décrié dans l’autre.
Les réactions aux mesures testées s’articulent davantage avec le clivage gauche droite, mais pas totalement, loin s’en faut. Sur les 24 propositions des candidats :
- 11 sont majoritairement approuvées dans les deux camps
- 3 rejetées par les deux camps (la dépénalisation du cannabis, la construction d’un deuxième porte avion et la mise en place d’une franchise annuelle pour les dépenses de santé).
- 6 mesures ne se superposent qu’en partie au clivage gauche droite. Il s’agit de mesures qui sont majoritairement rejetée dans un camp, et qui divise l’autre.
Si bien qu’il ne reste que 4 mesures qui opposent frontalement la gauche et la droite :
- le mariage homosexuel, la régularisation des sans papiers et la généralisation des 35 heures, approuvées à gauche et rejetés à droite,
- l’assouplissement du code du travail, soutenu par la droite contre la gauche.
Ceux qui sont dans le clivage, et ceux qui n’y sont pas
La typologie à laquelle nous avons procédé éclaire la réalité de ce clivage qui semble jouer à cache-cache, en identifiant ceux dont les attitudes politiques sont encore très structurées par le clivage gauche droite, et ceux qui échappent à cette logique. L’analyse statistique de l’approbation des mots et des mesures (qui prend en compte non seulement la polarité de la réponse, mais aussi son intensité) fait apparaître que les opinions s’articulent entre elles et se structurent autour de deux dimensions, représentées par 2 axes.
L’un de ces axes, l’axe vertical de notre graphique, est bien un axe qui oppose la droite et la gauche. Mais l’univers des attitudes est aussi fortement structuré par un axe d’importance égale, qui oppose d’un côté des « idées généreuses » (qui correspondent au socle de l’Etat providence : tolérance, solidarité, laïcité, redistribution), et de l’autre des « mesures autoritaires » (suppression des allocations chômages à ceux qui refusent plus de deux emplois, familiales à ceux qui négligent l’éducation de leurs enfants, instauration d’un service minimum garanti lors des grèves, etc.). Et cette opposition entre les idées et les actions va brouiller l’axe gauche droite, parce que ces actions, qui pour la plupart son prônées à l’origine par des acteurs politiques de droite, vont attirer vers elles des individus qui se situent à gauche, et les éloigner du système de valeur de leur famille d’origine.
La manière dont l’articulation de ces deux dimensions (gauche contre droite, idées contre actions) structure la population s’illustre clairement dans notre analyse typologique et les six groupes qui en sont issus. Quatre de ces groupes se positionnent clairement sur l’axe gauche droite, et adoptent un comportement électoral très cohérent par rapport à ces attitudes. De la droite à la gauche, ce sont :
- Les « libéraux autoritaires » (12%). Très attachés aux valeurs d’ordre, d’autorité et de morale, ils soutiennent unanimement le service minimum, la suppression des allocations chômages en cas de refus d’emploi et l’alignement des régimes spéciaux. Ce groupe, plus âgé que la moyenne, vote massivement à droite (de Sarkozy à Le Pen)
- Les « centro-bobos » (15%). Attachés aux valeurs d’entreprises et aux valeurs d’ouverture et de tolérance, ils manifestent cette ouverture dans leur acceptation du fait homosexuel et leur soutien au droit de vote des étrangers. Ce groupe éduqué et aisé abrite le socle de François Bayrou (la moitié vote pour lui).
- Les « distanciés » (16%) se situent au centre de l’échelle gauche droite principalement par une certaine indifférence à l’égard de la politique, qui coexiste avec un fort attachement aux valeurs de solidarité et de tolérance. Ouvert aux autres et à la mondialisation, ce groupe où les jeunes et les catégories populaires sont nombreux s’intéresse peu à la politique et s’abstient plus que la moyenne.
- Les « gaucho-bobos » (12%) défendent avec vigueur les valeurs et les symboles de la gauche, et soutiennent plus que la moyenne la pertinence du clivage gauche droite. Ce groupe très intéressé par la politique est également plus instruit, et relativement aisé. Plus des trois quart d’entre eux votent à gauche ou à l’extrême gauche.
Les deux autres groupes échappent à ce clivage gauche droite dont ils ne reproduisent pas la logique dans leur comportement électoral, beaucoup plus éclaté. Ils représentent à eux deux près de la moitié de l’électorat.
- Les « étatistes autoritaires » (20%). Très attachés aux notions de travail et de mérite ainsi qu’aux valeurs d’ordre et d’autorité, et favorables aux mesures qui les traduisent, ils se caractérisent par un besoin de protection qui se manifeste dans leur attachement au service public, et dans la séduction qu’exerce sur eux le mot protectionnisme. Ils ont en majorité voté non au traité constitutionnel. Ils sont, comme les « libéraux autoritaires », plus âgés que la moyenne, mais nettement moins aisés.
- Les « défiants » (25%) rassemblent des personnes qui manifestent à l’égard des valeurs testées une distance qui contraste avec l’intérêt qu’ils accordent aux propositions des candidats. Plus critiques à l’égard des hommes politiques et des élites, ce groupe où les catégories populaires sont très représentées semble ne plus croire aux mots, mais à l’action.
Emmanuel Rivière
Fiche technique : Enquête réalisée en face à face les 7 et 8 mars 2007 auprès d'un échantillon de 1000 personnes représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus. Méthode des quotas (Sexe, âge, PCS chef de ménage) et stratification par région et catégorie d’agglomération.
|