Les Français et la recherche scientifique



Le 29 novembre 2000 - Un apport reconnu, un métier valorisé, une transparence convenable  : l'image générale de la recherche scientifique est excellente. On aurait pu s'attendre à ce qu'elle souffre d'inquiétudes conjoncturelles, cette enquête ayant été conduite au plus fort de l'affaire des farines animales : il n'en est rien. Réalisée par la SOFRES pour le Ministère de la Recherche elle révèle que la culture et l'information scientifiques doivent aussi bien à l'école qu'aux médias. Elle montre également que les attentes des Français vis à vis de la recherche évoluent, et se concentrent désormais dans le domaine du vivant et de l'environnement. Enfin, elle nous apprend que la recherche semble pouvoir s'affranchir, aux yeux des français, de la tutelle et de la surveillance des acteurs publics.

Sans être éblouissante, la culture scientifique des Français n'est pas si mauvaise qu'on le dit parfois. Elle est en réalité très inégale, et révèle deux logiques d'accès au savoir scientifique : une logique scolaire et une logique médiatique.

Culture scientifique et capital scolaire : un lien fort, mais partiel

Lorsqu'on demande aux enquêtés, sans l'aide d'une liste, quels sont selon eux les plus grands scientifiques du 20e siècle, seuls deux ou trois noms émergent : Albert Einstein, les époux Curie et Louis Pasteur, 53% ne sachant que répondre. La perplexité s'estompe lorsqu'on leur demande, sur liste, d'associer un nom à une découverte scientifique : dans la plupart des cas, la population se divise en deux camps à peu près égaux, ceux qui savent et ceux qui se trompent. Plus de la moitié des Français connaissent ainsi le découvreur de la psychanalyse (66%), de la relativité (64%), des antibiotiques (53%) et du virus du SIDA (51%), et même 38% savent qui a inventé la physique quantique.

La capacité à répondre dépend étroitement du niveau d'instruction des personnes interrogées. Inversement proportionnelles, les non-réponses et les réponses justes suivent linéairement l'échelle des diplômes, d'une manière qui, pour n'être pas exactement surprenante, n'en est pas mois systématique et spectaculaire : on compte en moyenne 52 points d'écart entre les " bonnes réponses " des enquêtés sans diplôme et celles des diplômés de l'enseignement supérieur.

Les variations selon l'âge obligent toutefois à nuancer le lien, classique et prévisible, entre capital scolaire et culture scientifique. Si les plus de 65 ans sont bien les plus nombreux à ne pas répondre, les moins de 35 ans leur disputent fréquemment la palme de la perplexité, laissant aux 35-65 ans le leadership de la culture scientifique. Il faut donc croire qu'un autre facteur que l'école intervient dans la capacité à répondre à des questions de ce type.

La source et la crédibilité de l'information scientifique
diffèrent selon le niveau culturel et social des interviewés

Premier indice : les différents types de notoriété scientifique. Aux premiers rangs des " grands savants " spontanément identifiés, Albert Einstein (cité par 16% des enquêtés), Pierre et Marie Curie (12%) et Louis Pasteur (11%) représentent un type de savants " universels ", une sorte de patrimoine scientifique de l'humanité dont la transmission n'est pas exclusive aux cours de physique, de biologie ou d'histoire. Mais c'est aux rangs suivants qu'une alternative à la transmission scolaire émerge nettement. Six des douze autres personnalités citées sont en effet des scientifiques dont la notoriété est moins historique que médiatique, et dont certains vivent encore : Montagnier, Cabrol, Charpak, Cousteau, Schwartzenberg, Tazieff, de Gennes. Il y a donc fort à parier que la médiatisation croissante de la science contribue au moins autant que l'élévation générale du niveau d'instruction à la culture scientifique actuelle des Français.

Ce que confirme la crédibilité comparée des différentes sources d'informations scientifiques. Lorsqu'on demande aux enquêtés de hiérarchiser les moyens d'information scientifique auxquels ils font confiance, les réponses s'organisent selon deux logiques concurrentes, l'une relevant de l'autorité pédagogique, l'autre de l'information de masse. D'un côté, on valorise les sources spécialisées plutôt que les sources généralistes (logique pédagogique) ; mais dans le même temps, on préfère les sources audiovisuelles aux sources écrites (logique médiatique). D'où les quatre premiers rangs de la hiérarchie : les journaux télévisés ou radiophoniques (cités par 41% des personnes interrogés) sont certes supplantés par les émissions scientifiques ou techniques à la télévision ou à la radio (47%), mais rivalisent avec les revues scientifiques ou techniques (42%) et dépassent de loin les livres spécialisés (28%).

Ces logiques concurrentes sont aussi des logiques sociales. La confiance accordée aux revues et au livres spécialisés croît avec le niveau d'instruction quand la confiance accordée à la presse audiovisuelle et à la presse écrite généralistes décroît avec le niveau de diplôme. Il faut donc se garder d'un trop jugement hâtif. Il n'y a pas d'un côté les savants, diplômés et socialement favorisés, de l'autre les ignorants, peu instruits et culturellement à la traîne ; il y a bien plutôt deux modes d'accès à la culture scientifique : la pédagogie de type scolaire, que continuent de privilégier les catégories aisées ; et les médias audiovisuels, qui autorisent une forme de démocratisation des connaissances.

Une information scientifique qui privilégie
les résultats à la compréhension du travail de recherche

Il serait toutefois naïf de mettre en équivalence ces deux canaux d'accès aux acquis de la recherche. Aux yeux mêmes des Français, les médias ne rendent qu'imparfaitement compte des découvertes scientifiques (" plutôt mal " pour 47% des personnes interrogées, " plutôt bien " pour 44%) ; ils sont moins satisfaisants encore sur les applications pratiques des innovations scientifiques (51% contre 36%) ; et franchement lacunaires en ce qui concerne les sujets sur lesquels les chercheurs travaillent (60% contre 28%). Contre sa définition même, la recherche scientifique apparaît présentée dans les médias comme productrice " d'inventions ", de produits, et non comme une activité en soi.

Le progrès scientifique semble avoir changé d'enjeu. Attendu sur ses applications pratiques plus que sur sa contribution au savoir en soi, mais traditionnellement lié aux machines (nucléaires et militaires après-guerre, civiles et industrielles dans les années soixante et soixante-dix), il est désormais évalué sur sa capacité non plus à transformer la nature, mais à soutenir le vivant : dans le registre des attentes scientifiques, santé et environnement supplantent communication et consommation.

Bilan et perspectives du progrès scientifique :
la connaissance compte moins que ses applications

La capacité de la science à contribuer à la connaissance n'est pas remise en cause : au contraire, 70% des personnes interrogées souscrivent à l'opinion selon laquelle " la connaissance scientifique pourra toujours continuer à progresser " et récusent la prophétie pessimiste qui voudrait qu'elle finisse " par se heurter à des obstacles insurmontables " (26%). Mais c'est bien plutôt sa capacité à transformer les progrès de connaissance en progrès pratiques qui fait question. Lorsqu'on demande aux enquêtés ce que la science du 21e siècle, selon eux, permettra, les réponses se hiérarchisent en trois groupes. L'optimisme est maximal lorsqu'il s'agit, pour la science, d'expliquer ; il n'est majoritaire, toutefois, que si l'explication reste à l'écart des mystères trop métaphysiques : si l'on croit possible " d'expliquer complètement le fonctionnement du cerveau " (50%) , on doute davantage de la possibilité " d'expliquer l'origine de l'univers " (44%) ou " d'expliquer l'origine de la vie " (38%).

Mais le scepticisme s'accroît encore en ce qui concerne d'éventuelles prouesses technologiques, que ce soit dans le domaine informatique, astrophysique ou biotechnologique : rares sont les enquêtés qui croient possible, pour la science de notre siècle, " de créer des ordinateurs aussi intelligents que l'homme " (37%), " de découvrir une vie extra-terrestre " (35%) ou " de ressusciter des espèces disparues " (29%). Pour finir, le pessimisme devient massif lorsqu'on aborde le domaine de la vie humaine : seule une poignée de " croyants " crédite la science d'une capacité à " vaincre la faim dans le monde " (25%), " vivre jusqu'à 150 ans " (17%) et " supprimer les maladies " (17%).

La foi dans le progrès scientifique est donc sélective : elle est d'autant moins assurée qu'on se rapproche des domaines où la science se met efficacement au service de la vie. Mais elle varie également selon les groupes sociaux, et ce d'une manière paradoxale qui oblige là encore à distinguer plusieurs rapports à la science. Si les hommes, les jeunes et les plus diplômés sont les plus confiants quant au caractère illimité de la connaissance scientifique, les femmes, les personnes âgées et les moins instruits sont au contraire très souvent plus pessimistes qu'eux sur les possibilités concrètes de la science du 21e siècle.

Découvertes décisives, découvertes attendues :
le vivant plutôt que les machines

Lorsqu'on demande aux personne interrogées quelles sont les inventions qui ont " le plus changé leur vie ", les antibiotiques arrivent en tête (49%). C'est là une constante, déjà perceptible au travers des notoriétés scientifiques (6 des 15 savants spontanément identifiés par les Français ont contribué au progrès de la médecine), et confirmée tout au long de cette enquête : la recherche médicale est le moteur de la confiance des Français en la science. Aux rangs suivants, chacune des inventions est portée par une génération, voire un groupe social spécifiques. Au 2e rang, la télévision a d'abord changé la vie des plus de 65 ans (69%, pour 44% dans l'ensemble), rejoints par les personnes les moins diplômées (55%). Au 3e rang, l'ordinateur est la révolution spécifique des 18-24 ans (40%, pour 33% dans l'ensemble), rejoints par les personnes les plus diplômées (47%). Et au 4e rang, la pilule contraceptive suscite la gratitude propre des femmes et des 25-34 ans (respectivement 44% et 42%, pour 31% dans l'ensemble). Notons qu'Internet est relégué à l'avant-dernier rang de cette liste.

Aux côtés de la santé, un autre domaine d'attentes scientifiques émerge : l'environnement. Lorsqu'on soumet aux enquêtés une liste de questions à poser aux scientifiques, l'environnement s'empare de trois des quatre premiers rangs (menaces sur l'eau potable, 47% ; plausibilité des nouvelles énergies, 46% ; dangerosité des OGM, 30%), juste derrière la santé (possibilité d'un vaccin contre le sida : 48%). De même, lorsqu'on demande aux personnes interrogées de définir les efforts prioritaires en matière de recherche appliquée pour les années à venir, la recherche liée à la biodiversité, à la pollution et au réchauffement climatique (54%) et la recherche de nouvelles énergies (32%) sont les seuls domaines qui résistent au primat écrasant de la recherche médicale (84%), loin devant les nouvelles technologies de l'information (5%), les nouveaux matériaux (3%) et la recherche spatiale (2%), relégués aux trois derniers rangs. La tendance de fond est donc claire : la recherche scientifique est attendue sur le terrain du vivant plutôt que sur celui des machines.

On peut affiner ce résultat d'ensemble. Dans le domaine de la recherche médicale, ce sont le cancer (81%) et le sida (67%) qui doivent faire l'objet d'efforts particuliers, bien plus que la douleur ou le vieillissement, encore perçus comme relevant du confort plutôt que de la santé. Dans le domaine de la recherche environnementale, ce sont l'élimination des déchets nucléaires (47%) et les énergies renouvelables et non polluantes (46%) qui apparaissent comme des urgences, loin devant la prévention des risques naturels, sans doute perçus comme une fatalité.

Après les compétitions industrielle du 19e siècle et militaire du 20e siècle, le lien traditionnel entre recherche scientifique et intérêt national, entre science et État(s), semble se distendre. Les Français font en effet preuve d'une relative sérénité face à la mondialisation du travail scientifique et plaident pour son autonomie.

Concurrence internationale et personnels scientifiques :
une mondialisation sereine

Les Français perçoivent clairement le caractère concurrentiel et mondial de la recherche scientifique. Au même niveau que l'Allemagne (50%) et la Grande-Bretagne (44%), la France souffre, aux yeux des enquêtés, d'un retard assez net par rapport aux Japon (57%) et aux Etats-Unis (74%). La comparaison varie cependant selon les domaines de recherche.

Pour l'opinion, en ce qui concerne les technologies classiques (aéronautiques, transports, nucléaire, télécommunications, vaccins, espace) la France est " en avance " sur les autres pays industrialisés (de 56% à 43%). En ce qui concerne la recherche fondamentale (physique, recherche médicale, mathématiques, génétique) elle est globalement " au même niveau " (de 47% à 35%). En revanche, en ce qui concerne les technologies nouvelles (biotechnologies, informatique, énergies alternatives, Internet), elle est " en retard " (de 42% à 31%).

On peut donc observer un léger décalage entre ce que l'on sait des attentes scientifiques dominantes (santé, environnement) et les capacités propres de la recherche nationale : si la mise au point de vaccins fait partie de ses points fort, elle ne se distingue pas en matière de recherche médicale et pêche en matière d'énergies nouvelles. Globalement, la recherche française conserve une image liée aux fleurons des années soixante et soixante-dix : en gros, le Concorde et le téléphone.

Pour autant, cette désuétude relative dans un contexte mondialisé et concurrentiel ne débouche pas sur un souci de mobilisation nationale. On souhaite certes que la part du budget de l'État consacré à la recherche augmente dans les prochaines années (65%), davantage qu'il ne l'a fait dans la dernière décennie : selon les enquêtés, depuis dix ans, l'investissement scientifique public a stagné (34%) ou " plutôt augmenté " (30%), sans plus. Mais la recherche scientifique et technologique n'est en est pas pour autant " une des principales priorités du pays " (30%) - tout au plus " une priorité parmi d'autres " (60%).

Même tendance en ce qui concerne les personnels de la recherche : tout se passe comme si la fonction publique scientifique, bien portante, n'avait pas à s'inquiéter de son exposition à la mondialisation. Le métier de chercheur est en effet valorisé, voire idéalisé : loin de l'image du savant barbu, solitaire et retiré du monde, la recherche scientifique est considérée comme un métier " aussi bien féminin que masculin " (94%, même si à l'exception de Marie Curie, tous les grands savants spontanément cités étaient des hommes), " attirante pour un jeune " (84%, mais 76% chez les 18-24 ans), " valorisant socialement " (84%, mais 80% chez les bacheliers), et assez " ouvert sur le monde et la société " (59%). Dans ces conditions, l'internationalisation des carrières n'est pas perçue comme une fuite des cerveaux : le fait que de nombreux chercheurs partent à l'étranger après leur thèse est " une bonne chose " (69%), perçu davantage comme une capacité - enviable - à améliorer sa rémunération (57%) ou ses moyens de travail (48%) que comme la conséquence d'une crise du marché de l'emploi scientifique en France (15%).

Contrôle éthique et mobilisation politique :
l'autonomie légitime de la science

Cette dénationalisation de la recherche fait écho à l'autonomie légitime qu'on lui reconnaît. Pour contrôler le progrès scientifique et s'assurer de son respect des questions éthiques, c'est aux scientifiques eux-mêmes que l'on fait confiance (78%), et par extension à ces autres savants que sont les intellectuels (64%), bien plus qu'aux responsables politiques (31%), plus crédibles que les autorités religieuses (17%) mais moins que les acteurs de la société civile (associations, syndicats : 41%). Loin d'être une source de dangers, la science est un moyen de les prévenir : lorsqu'il s'agit d'alerter sur l'existence de risques de catastrophes naturelles ou accidentelles, les autorités scientifiques jouissent de la meilleure crédibilité (46%), alors que les autorités politiques sont reléguées en queue de peloton (services de l'État, 8% ; formations politiques, 2%), derrière la société civile (22%) et les médias (15%). Le discrédit relatif des acteurs politiques traditionnels est également tangible au travers des comportements de mobilisation éventuelle : pour empêcher la mise en ouvre d'un choix scientifique dangereux, on est prêt à la pétition (56%), au boycott (54%) ou à la manifestation (42%), bien plus qu'au ralliement d'un parti politique (5%).

Les rares signes de méfiance envers la science apparaissent lorsque, excédant le soutien du vivant, elle tend vers la transformation eugénique ou productiviste de la nature : parmi les domaines de recherche dans lesquels les Français souhaiterait être consultés, les trois premiers rangs sont occupés, à des niveaux proches, par les recherches génétiques (38%), les modes de production agroalimentaires (38%) et les OGM (37%), qui distancent nettement les choix énergétiques (29%), l'utilisation des engrais (17%) et les modes de transport (16%). C'est là peut-être un résumé de cette enquête : ayant fait la preuve de sa capacité à assister la vie, la science peut continuer à revendiquer son autonomie ; elle devra néanmoins faire preuve d'un surcroît de pédagogie et s'ouvrir à la consultation démocratique si elle cherche à la transformer.





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Carine Marcé
Département Politique et Opinion
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