Le 30 mars 2004 - Deux
jours après le second tour des régionales et des cantonales, Jérôme Jaffré, directeur
du CECOP (Centre d'études et de connaissances sur l'opinion publique) et chercheur
associé au CEVIPOF analyse le raz-de-marée électoral en faveur de la gauche. Il
revient aussi sur le caractère historique de la hausse de la participation à l'occasion
de ce scrutin.
Ces élections semblent se caractériser par
un fort taux de participation électorale. Que vous inspire ce phénomène ?
Ces élections régionales constituent une rupture
dans l'évolution des deux dernières décennies qui se caractérisait par une augmentation
tendancielle de l'abstention à chaque scrutin. Or, si l'on compare la participation
du second tour des régionales de 2004 à la mobilisation des régionales de 1998,
près de 4 millions d'électeurs supplémentaires se sont rendus aux urnes ! Le taux
d'abstention de 34% dimanche dernier est même inférieur de 5 points à celui du
second tour des législatives de 2002 ! Quant au taux d'abstention de 33,9% pour
le deuxième tour des élections cantonales dimanche, il s'agit ni plus ni moins
de la meilleure participation électorale pour un second tour de ce type depuis
1985, il y a presque vingt ans.
Quelles raisons voyez-vous à l'augmentation
de la participation entre les deux tours ?
L'intensité et la personnalisation des affrontements
dans les régions est d'abord pour beaucoup dans cette augmentation de la participation.
La réforme du mode de scrutin qui permet d'élire directement les présidents de
région au suffrage universel et l'incertitude qui a pesé sur le scrutin entre
les deux tours ont joué un grand rôle dans ce surcroît de mobilisation des électeurs.
Promue région vedette entre les deux tours, la région Ile-de-France a par exemple
vu son taux d'abstention, entre les deux tours, baisser de près de 5,7 points,
record des 22 régions. A l'inverse, le fait que les jeux soient pratiquement faits
dans des régions telles que le Limousin ou l'Alsace a contribué à y freiner la
baisse de l'abstention. Par ailleurs les triangulaires dans 17 régions, la tripartition
de l'espace politique français entre la gauche, la droite et l'extrême droite
sont des éléments qui ont aussi joué puisque chacun des trois camps se trouvaient
représentés. La hausse de la participation entre les deux tours est ainsi de 3,9
points dans les triangulaires contre 2,8 points dans le cas de duels droite-gauche.
Cependant, contrairement au 1er tour qui avait vu une surmobilisation des électeurs
de gauche, l'accroissement de participation entre les deux tours - pour autant
qu'on puisse en juger en examinant les résultats au niveau du département- ne
semble pas avoir été le fait d'un camp précis.
La gauche au deuxième tour a gagné 12 régions.
Il s'agit d'un raz de marée.
Avec 20 régions désormais contrôlées sur les 21
de métropole (hors Corse plus difficilement déchiffrable), ces élections représentent
l'un des plus grands succès électoraux de la gauche sous la Vème République. Au
second tour, la dynamique de la gauche a été spectaculaire. Alors qu'elle ne rassemblait
- même en incluant l'extrême gauche - que 45% des suffrages exprimés au premier
tour, elle dépasse les 50% au second. Dans le même temps, la droite ne gagne que
2,5 points (de 34,8% à 37,3%). En cas de duels classiques entre la gauche et la
droite, comme ce fut le cas dans quatre régions - la Bretagne, les Pays de Loire,
l'Auvergne et le Limousin - , la gauche obtient en moyenne plus de 55% des voix.
Aux cantonales, on peut évaluer, à première vue, le rapport gauche/droite du second
tour cas de duels gauche/droite à 53-54% en faveur de la gauche. Ce rapport de
forces est presque l'inverse de celui qui prévalait au 2ème tour des législatives
de 2002, qui était à l'époque de 55/45 en faveur de la droite. Au surplus, à cette
dynamique électorale sont venus se superposer les effets d'amplification du scrutin
majoritaire, qui jouent désormais pleinement dans le cadre du scrutin régional
comme il joue dans le cadre des législatives. Du coup, on a là un mouvement politique
d'ensemble qui donne la victoire à un seul camp et qui, d'un seul coup, si le
vent est fort, balaie tout le pays.
La gauche, lors de ce second tour, semble avoir
rassemblé bien au-delà de son électorat. A-t-elle bénéficié d'un bon report de
voix ?
Il est clair qu'en rassemblant plus de 50% des
suffrages, la gauche a largement débordé de son espace électoral du premier tour.
Elle a aussi bénéficié du clivage très fort entre anti-gouvernement et pro-gouvernement
qui a structuré ses élections, et a pris en tenaille la droite entre la gauche
et le Front national. Cette victoire est d'autant plus marquante que l'argument
habituel expliquant les succès de la gauche par le maintien du Front national
et le grand nombre de triangulaires ne me paraît pas tenir cette fois. A l'examen
des évolutions du 1er au 2ème tours, je pense qu'à la seule exception de Champagne-Ardenne,
la gauche aurait gagné en situation de duels gauche/droite toutes les triangulaires
si elles avaient été transformées en duels dans la conjoncture politique de ce
mois de mars 2004. En sens inverse, on relève que les reports de voix à gauche,
en cas de listes autonomes au 1er tour, ne sont pas parfaits : dans deux régions,
le Nord-Pas de Calais et la Picardie, où les listes communistes avaient rencontré
un certain succès lors du premier tour, la gauche progresse moins bien entre qu'ailleurs
entre les deux tours. De même, elle est également moins dynamique en Rhône-Alpes
où une liste Verte avait rassemblé 10% des voix au premier tour.
Comment expliquer la difficulté des reports
de voix des électeurs UDF ?
C'est le contraire qui aurait été surprenant !
Il convient de distinguer cependant les situations. Dans des régions comme la
Bourgogne ou le Languedoc Roussillon, il y a eu volonté de l'UDF de sanctionner
les présidents élus en 1998 avec les voix du Front national. Dans d'autres régions
comme l'Aquitaine ou la Haute Normandie, les luttes sanglantes du premier tour
ont laissé des traces qui interdisaient toute dynamique de rassemblement au second
tour. J'ajoute, les enquêtes TNS Sofres l'ont bien montré tout au long de la campagne,
entre le quart et le tiers des électeurs UDF entendaient d'abord sanctionner le
gouvernement lors de ce scrutin. Ils ne pouvaient donc pas rejoindre les listes
de droite dans un laps de temps aussi court.
Que peut-on dire des reports de voix du Front
national lors de ce deuxième tour ?
S'agissant du Front national, il faut d'abord
noter un assez bon maintien de ses voix dans les triangulaires. Présent dans 17
régions, le FN a peu perdu de son influence entre les deux tours passant de 16,2
% des suffrages exprimés le 21 mars à 15,1 % le 28. Contrairement à la situation
des législatives de 1997 où il avait perdu près de 5 points entre les deux tours,
il limite ainsi les déperditions de ses voix vers la droite. Mais pour moi, l'énorme
surprise du scrutin est sans doute le fait qu'en situation de duels, les électeurs
du FN ont finalement à peu près autant voté pour la gauche que pour la droite
: ils ont clairement privilégié dans ce cas leur comportement d'opposants. Dans
les quatre régions où se déroulaient des duels classiques gauche/droite - et où
l'extrême droite se trouvait donc éliminée -, la progression de la gauche est
en moyenne de 7 points, beaucoup plus forte que celle de la droite (seulement
de 4,5 points). On ne peut donc exclure - et les analyses ultérieures devront
le vérifier - que pour la première fois depuis l'émergence à un haut niveau du
Front national, une majorité de ses électeurs ait préféré en cas de duels la gauche
à la droite classique.
Le Parti socialiste dans certaines régions
comme Champagne-Ardenne a même pu se passer de ses alliés pour l'emporter. Cette
formation ne tend-elle pas à devenir hégémonique au sein de la gauche française
?
Il n'y a guère qu'à l'élection présidentielle
que le Parti socialiste n'est pas hégémonique au sein de la gauche ! Ainsi, les
20 conseils régionaux de la métropole gardés ou conquis par la gauche seront présidés
par l'un des siens. Au passage, il faut relever la grave erreur stratégique des
Verts et du PCF dans leur manière de négocier avec leur allié socialiste. Préférant
agir de manière autonome et différenciée selon les régions, les deux anciens partenaires
de la gauche plurielle se sont en effet privés d'une négociation nationale qui
aurait pu leur attribuer quelques têtes de liste dans des régions comme la Basse
Normandie, Pays de Loire ou Champagne-Ardenne, qui étaient jugées totalement ingagnables
et que le PS leur aurait sans doute concéder. Il y aurait eu alors un ou deux
présidents de région Vert !
Cette hégémonie se retrouve aussi au niveau des
élections cantonales. Quand on regarde la distribution des sièges, selon Le Monde,
on s'aperçoit en effet que les socialistes disposent de huit fois plus de conseillers
généraux que le PC et de 84 fois plus (oui, 84 fois plus !) que les Verts. En
Seine Saint Denis, le PS a pris au PC des noms aussi parlants aux spécialistes
du communisme qu'Aubervilliers, La Courneuve, Montreuil et Pierrefitte ! Toutefois,
cette domination écrasante du PS ne correspond ni à la configuration politique
du pays ni à celle de la gauche. Les conditions d'une victoire politique de la
gauche pour 2007 appellent un plus grand partage. Si les électeurs n'aiment pas
le parti unique à droite, ils ne l'aimeraient pas davantage à gauche ! Dans la
perspective des élections de 2007, le Parti socialiste, pour s'imposer, aura en
effet à la fois besoin d'un PC capable de contenir l'extrême gauche ainsi que
d'une alliance étroite PS/Verts pouvant même déboucher sur une candidature d'union
dès le premier tour.
La gauche s'est aussi imposée de façon surprenante
dans régions de l'Ouest catholique jusque là plutôt à droite. Assiste-t-on à un
glissement électoral de ces régions ?
Le succès de la gauche dans les régions de l'Ouest
catholique comme les Pays de Loire, la Basse-Normandie ou la Bretagne, constitue
l'un des mouvements de fond des dynamiques électorales sur le long terme. Fortement
marquée par une tradition démocrate chrétienne et première région française du
gaullisme - avec l'Alsace - durant les années 1960, la Bretagne a longtemps été
considérée comme une terre de mission pour la gauche. Elle ne connut les premiers
succès socialistes qu'aux municipales de 1977 dans ses grandes villes, avant de
se rapprocher de la moyenne électorale nationale durant les années 1980. Le triomphe
de la liste de Jean-Yves Le Drian (près de 59% des voix en duel gauche/droite),
mais aussi la prise à la droite du conseil général de l'Ille-et-Vilaine, est donc
particulièrement emblématique d'une évolution de plus de 30 ans qui a vu progressivement
cette région passer sous l'influence de la gauche.
Quelles sont les raisons de cette évolution
?
Trois raisons principales expliquent en partie
ce mouvement historique. Sur le plan sociologique, l'urbanisation, la montée du
salariat, la déchristianisation ont cumulé leurs effets. La fin de l'influence
du clergé dans les années 1970 a progressivement distendu le lien qui existait
entre la pratique religieuse et le vote. Sur le plan idéologique, les électeurs
bretons fortement pro-européens se sont davantage tournés vers le PS, plus favorable
à la construction européenne que la droite gaulliste. Sur le plan politique, le
passage des notabilités UDF avec armes - mais sans bagages - à l'UMP a laissé
en déshérence tout un électorat qui se reconnaissait dans la tradition centriste
et démocrate chrétienne. Les résultats de la ville de Vitré - la cité de Pierre
Méhaignerie - sont éclairants à cet égard. Alors que la gauche lors des élections
législatives de 2002 n'y avait rassemblé que 27% des voix au 1er tour - un second
tour n'y avait pas été nécessaire -, la liste de Jean-Yves Le Drian y avoisinait
dimanche dernier 49% des suffrages. Le temps d'un scrutin, une large partie de
l'électorat traditionnel de Pierre Méhaignerie a glissé à gauche plutôt que de
voter pour Josselin de Rohan, figure historique du gaullisme breton.
Que peut-on dire sur les élections cantonales
?
Le mouvement de fond des régionales se retrouve
aussi aux cantonales, alors même que le renouvellement par moitié des cantons
tous les trois ans permet d'atténuer l'ampleur des vagues. Majoritaire dans au
moins 48 conseils généraux sur les 95 que comprend la métropole (Paris étant à
part) la gauche va gérer plus de départements que la droite pour la première fois
depuis les années 1960. Elle gagne, semble-t-il, 11 départements et emporte 59%
des sièges, premier et deuxième tours confondus. Après les élections de 1998 qui
l'avaient vu gagner 400 sièges par rapport au renouvellement catastrophique de
1992, elle gagne près de 200 nouveaux cantons lors ce ces élections. La gauche
s'impose là encore dans des zones de force de la droite parlementaire, en gagnant
la majorité absolue dans les conseils généraux de la Charente, la Charente-Maritime,
la Loire-Atlantique ou l'Ille et Vilaine, prouvant ainsi que plusieurs de ses
victoires régionales s'appuient sur des mouvements en profondeur du tissu politique
français.
La sanction systématique des majorités en place
est-elle devenue une caractéristique du comportement électoral des Français ?
Il y a incontestablement un fort « vote contre
» en France. On retrouve cette caractéristique de vote contre la majorité législative
à toutes les élections intermédiaires, exception faite, il faut le rappeler, des
régionales de 1998 et des européennes de 1999. Plus notable encore, depuis un
quart de siècle aucune majorité législative n'a été reconduite, soit six scrutins
d'alternance consécutifs. On a là un phénomène qui ne se produit dans aucune autre
démocratie européenne. Au fond des choses, ce n'est pas, me semble-t-il, la versatilité
de l'électeur qui est en cause mais il y a un problème de gouvernance démocratique
dans notre pays. Celui-ci se caractérise d'abord par une irresponsabilité du chef
de l'Etat durant son mandat, pas seulement pénale mais aussi politique et le quinquennat
n'y a pour le moment rien changé. Par ailleurs, le mécanisme du scrutin majoritaire
joue trop fortement aux élections législatives, amplifiant à l'excès l'ampleur
des majorités. En 2002, l'UMP, avec 33% des voix au 1er tour des législatives
n'a-t-elle pas obtenu à l'issue du second 70% des sièges ? Le décalage entre leur
force apparente et la réalité de leur base électorale réduit leurs soutiens pour
mettre en ouvre une politique de réformes et entraîne un mécontentement potentiellement
majoritaire dans le pays. Tout cela fabrique dans les urnes le « vote contre »
et les majorités de rejet. Il y là un dysfonctionnement des institutions de la
Vème République, qui me paraît constituer aujourd'hui le problème politique le
plus grave de notre pays.