
La gauche face
à l'Europe
Débat
organisé dans le cadre des Débats du Monde au Théâtre
du Rond-Point, à Paris, lundi 18 octobre, en partenariat
avec TNS Sofres.
Edwy
Plenel - Nous allons parler de l'Europe, de la gauche
face à l'Europe, et, au fond, d'une gauche assez particulière,
puisque ce soir nous avons fait le choix d'inviter différents
représentants. Il y aura trois "oui", trois "non", qui
représentent ce que l'on pourrait appeler la famille social-démocrate
autour du Parti socialiste et de leurs alliés, les Verts.
Nous allons essayer de sentir comment les lignes ont bougé
au sein de cette famille marquée par son engagement européen.
Les deux premiers invités sont Pierre Moscovici et Manuel
Valls. L'un a été ministre des Affaires européennes dans
le gouvernement de Lionel Jospin. L'autre était à Matignon,
porte-parole du même Lionel Jospin. L'un est pour le "oui",
l'autre pour le "non". Au gouvernement, il semble qu'ils
aient fait la même politique.
Pierre
Moscovici - C'est vrai que cela me fait un peu drôle
d'être à côté de Manuel, en train de nous opposer. Pendant
les conseils européens, les réunions de chefs d'Etat et
de gouvernement - nous avons dû en faire une quinzaine
ensemble -, tous les samedis soir, nous expliquions aux
journalistes à quel point la politique européenne du gouvernement
était bonne. Les socialistes ont toujours été des pivots
de la construction européenne. Quand on parle de pères
fondateurs, ce sont des socialistes et des chrétiens-démocrates.
Quand on regarde l'origine de tous les traités, la CECA,
le traité de Rome, en 1957, tous ont été négociés par
les sociaux-démocrates. L'Acte unique, en 1985, probablement
le plus libéral d'ailleurs de l'histoire de l'Union européenne,
puisque c'est celui qui fonde le grand marché intérieur,
c'est Mitterrand qui est le président, c'est Laurent Fabius
le premier ministre. Maastricht ? C'est François Mitterrand
qui appelle au référendum, et les socialistes qui votent
pour. Amsterdam et Nice ? Nous étions là tous les deux,
Manuel et moi, avec Lionel Jospin. Ce traité qui n'était
pas bon, nous l'avons fait pour une raison simple : nous
pensions qu'il fallait élargir l'Europe. Moi je pense
comme Lionel Jospin : le socialisme ne se réduit pas à
l'idée européenne, mais il est indissociable de l'idée
européenne. Si nous disons non à ce traité-là, nous sommes
dans une forme de rupture par rapport à ce que nous avons
toujours fait. Je suis conscient qu'aujourd'hui les Européens,
et notamment les Français, doutent de l'Europe. Cela s'est
manifesté à divers niveaux. D'abord, il y a ce fameux
21 avril 2002, où il y a eu une rupture entre les socialistes
et les couches populaires. Il y a les insuffisances de
la construction européenne, son incapacité à résister
à la mondialisation, les faiblesses de l'Europe sociale,
le fait qu'aujourd'hui cette Europe, c'est vrai, est dirigée
par les droites, au Parlement, au Conseil, à la Commission.
Et puis, sans doute aussi, les insuffisances que nous
avons eues nous-mêmes dans notre politique européenne.
J'ai parlé d'élargissement, Jospin l'a fait, l'Europe
sociale a progressé. Mais il y a le sentiment général
que, pendant ces années où il y avait douze ou treize
gouvernements socialistes en Europe, l'Europe n'a pas
assez progressé. La chose qui nous rassemble tous, c'est
la nécessité de réorienter la construction européenne.
La vraie question, c'est celle-là. La bonne réponse est-elle
de dire non à ce traité ? Je ne le pense pas. Nous avons,
nous socialistes, été de toutes les étapes de l'Union.
C'est un marché intérieur que nous avons élargi en 1986.
C'est une monnaie que nous avons mise sur ce marché en
1992. Ce sont des traités qui avaient une composante -
oui, je le dis - libérale. C'était notre conversion, non
pas au réel, mais au marché, puisque nous avions nous-mêmes
tourné en 1983. Cela a été dur pour certains. Or là, pour
la première fois, nous avons un traité qui n'est pas un
traité sur le marché, libéral. C'est un traité social
et politique.
Edwy
Plenel - Alors, Manuel Valls... Pierre Moscovici a
parlé de rupture, d'évolution. La vôtre est manifeste.
Vous êtes aujourd'hui député de l'Essonne, maire d'Evry.
Vous étiez rocardien au début de votre engagement au PS,
et Michel Rocard est très engagé sur l'Europe. Est-ce
que, dans cette évolution, il n'y a pas le choix d'une
partie de la gauche française d'être dans le sillon d'une
gauche nationale ?
Manuel Valls - Je ne le crois pas. Le maire que
je suis, engagé, cherche à concilier la France et la République,
l'Europe et le monde, et, au fond, c'est cela être socialiste.
Mais, oui, j'ai évolué. Nous sommes profondément européens.
Ce n'est pas cela qui est en cause. L'Europe, c'est fait.
C'est la paix. La réconciliation franco-allemande. La
réunification, d'une certaine manière, du continent. C'est
passé par l'élargissement au Sud, la Grèce, le Portugal,
l'Espagne. A l'Est aussi, et j'ai voté l'intégration de
ces pays. Parce que, moralement, on ne pouvait pas leur
dire non. Mais il ne s'agit plus de cela. Maintenant,
la question est : "Quelle Europe voulons-nous ?" Les socialistes,
depuis des années, s'interrogent avec la gauche sur la
nature même de cette Europe. Ce sont les conditions pour
Amsterdam. C'est le "non au non" juste avant, au traité
de Maastricht, qui était déjà, quand même, un questionnement
de Lionel Jospin. Ce sont les exigences que nous avons
formulées il y a un an pour la Constitution européenne,
et dont, contrairement à Pierre, je ne pense pas qu'elles
soient remplies ! Au-delà, ce qui m'a frappé, c'est bien
le 21 avril. Ce hiatus terrible entre une construction
politique, nationale ou européenne, et les couches populaires.
J'ai changé, non pas sur l'Europe, mais sur la manière
dont on la construit. Je voudrais que l'on offre des choix.
Je crois que l'Europe, aujourd'hui, est en train de crever,
de mourir de ce qu'il n'y ait pas un véritable débat.
On dit à chaque fois : "Maastricht ? Ce n'est pas parfait,
mais il faut voter non au non", "Amsterdam ? Ce n'est
pas tout à fait réalisé mais il faut avancer"... Et maintenant,
pour le traité de Bruxelles, pour la Convention : "C'est
loin d'être parfait, cela ne correspond pas à notre projet,
mais le rapport de forces n'y est pas. Tous les gouvernements
ne sont pas socialistes !" Or, il y a eu un moment où
quasiment tous les gouvernements étaient dirigés par les
socialistes, les sociaux-démocrates. Si nous votons le
traité constitutionnel, les politiques économiques, sociales,
budgétaires, fiscales seront enfermées durablement. Elles
ne seront pas révisables. C'est le libéralisme institutionnalisé
dans ces politiques. C'est la raison pour laquelle je
pense que le "non" est nécessaire, qu'il est refondateur.
Il ne provoque pas la crise. Il permet de rebâtir un projet
européen. Notre débat n'est pas un petit débat mesquin,
franco-français. Aujourd'hui, le libéralisme et les thèses
anglo-saxonnes l'ont emporté. Il faut que les socialistes
français le reconnaissent.
Pierre
Moscovici - Je conteste ce que tu as dis, Manuel,
sur le traité. Aujourd'hui, dans ce Parti socialiste européen
qui comporte trente-deux partis, il y en a trente qui
sont pour, un seul contre, le Parti socialiste maltais,
qui a toujours été eurosceptique. Si l'on regarde la Confédération
européenne des syndicats, un seul syndicat a voté contre,
Force ouvrière. Nous devrions peut-être nous demander
pourquoi les autres sont pour. Ils ne le sont pas uniquement
parce qu'ils sont conformistes, mais parce qu'ils trouvent,
dans le traité, la capacité d'avancer sur le terrain social.
Et moi, je n'ai pas envie d'une forme de fédéralisme solitaire.
Manuel
Valls - Le 13 juin, lors des élections européennes,
l'abstention massive, la montée des nationalistes dans
un certain nombre de pays, le rejet des politiques gouvernementales
économiques et sociales, chez nous, en Allemagne, en Grande-Bretagne,
devraient peut-être plus nous interroger que l'avenir
du Parti socialiste européen.
Edwy
Plenel - Place au deuxième tandem, deux députés européens
: Harlem Désir et Vincent Peillon, l'un des fondateurs
du courant, avec Arnaud Montebourg, Nouveau Parti socialiste.
Vincent
Peillon - Vous n'avez pas précisé que l'on parle d'une
Constitution. Vous avez - comme dans toutes les Constitutions
- une architecture institutionnelle (le mode d'organisation
des pouvoirs), une déclaration de valeurs (la charte sociale),
et puis une troisième partie qui traite des politiques
publiques sur tous les sujets : énergie, transports, économie,
fiscalité, etc. Or, dans le processus de la Convention,
où étaient présents - bien entendu - les socialistes,
dont Pierre Moscovici, la troisième partie n'a pas été
débattue : elle est arrivée tout à fait à la fin. Ce coup
de force libéral qui a été accompli a été très bien raconté
dans un petit ouvrage cosigné par Pierre Moscovici et
Pervenche Bérès. C'est une évidence : il faut une Constitution
pour l'Europe. Surtout l'Europe élargie à 25. Mais vous
imaginez une Constitution française dans laquelle on dirait
: "On va avoir des relations privilégiées avec la Chine",
"Ce sont uniquement des nationalisations qui doivent être
accomplies dans le domaine économique"? Or, là, la Constitution
européenne nous dit : "La valeur suprême c'est la concurrence,
la stabilité des prix est l'objectif premier, et nous
aurons des rapports absolument privilégiés avec l'OTAN."
Donc, le contenu est politique. Je le dis, y compris pour
les camarades de la Convention qui ont participé : ils
ne sont pas comptables de ce coup de force sur la troisième
partie, qui fait que l'on a un objet politique non identifié.
Edwy
Plenel - S'il n'y avait que les deux premières parties
qui renvoient à des principes constitutionnels, vous voteriez
"oui"?
Vincent
Peillon - A deux ou trois toutes petites réserves,
oui. La troisième partie, elle, est inacceptable et n'a
rien à faire dans une Constitution.
Edwy
Plenel - Harlem Désir, nous avons parlé de l'élargissement
à 25. Et certains, au Parti socialiste, s'en sont émus
en temps et en heure. Par exemple, un député européen
- c'était en octobre 2002 - le critiquait avec Marie-Noëlle
Lienemann, qui est d'ailleurs, aujourd'hui, de manière
assez cohérente, une partisane du "non". Ce député, c'était
vous. Vous êtes maintenant dans le camp des raisonnables,
alors ?
Harlem
Désir - J'ai voté pour l'élargissement. Et j'ai plaidé
au sein du Parti socialiste le fait que, même si les conditions
que nous avions souhaitées n'étaient pas exactement au
rendez-vous, nous ne pouvions pas fermer la porte aux
peuples qui étaient restés derrière le rideau de fer pendant
plus de quarante ans. C'est vrai qu'un certain nombre
d'événements ont pesé : il y a eu cette mauvaise conscience,
au sein de l'Union, de ne pas avoir réussi la réforme
politique à Nice, la dérive américaine vers le néoconservatisme,
le risque d'une barbarie dans une partie du reste du monde
autour de l'intégrisme. Cela a amené une prise de conscience
européenne. Je suis assez frappé par le fait que les partisans
du "non", pas seulement au sein de notre famille politique,
quand ils parlent de l'Union européenne, en parlent presque
systématiquement de façon dévalorisante. Nos partenaires
sont vus sous l'angle de travailleurs concurrents, de
partenaires déloyaux, de modèles au rabais. Or je crois
que l'Europe est la plus belle nouvelle dans l'histoire
de l'humanité depuis cinquante ans. Elle est un démenti
à la fatalité de la guerre ; un contrepoids à l'unilatéralisme
; une alternative à la domination d'une seule puissance
et d'un seul modèle ; le principal contributeur des Nations
unies ; le choix du multilatéralisme. Sans l'Europe, il
n'y aurait pas Kyoto ; il n'y aurait pas la Cour pénale
internationale. Elle est une référence partout : en Asie,
en Afrique, en Amérique latine.
Vincent
Peillon - La vraie question, c'est de reconnaître
ce que les plus éminents partisans du "oui" reconnaissent
eux-mêmes lorsqu'ils sont dans une phase moins militante.
Dominique Strauss-Kahn et Bertrand Delanoë l'ont écrit
: l'absence d'harmonisation fiscale, qui est le grand
recul, va entraîner davantage de délocalisations et davantage
de chômage en Europe. Même Jean-Louis Bourlanges, le président
de la commission des libertés au Parlement européen, qui
n'est pas socialiste, explique : ce traité s'arrête là
où la politique commence. Il cite tous les sujets : politique
étrangère et sécurité commune, à cause de la règle de
l'unanimité ; politique économique, politique sociale.
Est-ce que nous avons l'instrument politique avec ce traité
pour répondre à la crise qui existe non seulement en France,
avec le 21 avril, mais avec la montée des populismes,
partout en Europe ? Ce traité non seulement n'apporte
pas les réponses qu'il faut, mais il empêche qu'on puisse
les apporter demain. De l'aveu même des partisans du "oui",
il marque la victoire de l'Europe anglaise et de l'Europe-faiblesse.
De temps en temps, pour réorienter l'Europe, on vous dit
: "Signez, on discutera après." Je n'ai jamais procédé
comme ça. Relançons la négociation, puisque Nice s'applique
jusqu'à 2009, et entrons dans cette négociation non pas
au nom d'un repli nationaliste - comment peut-on l'imaginer
une seconde ? -, mais au nom, au contraire, de l'idéal
européen, dont les peuples sont en train de s'éloigner.
Harlem Désir - Si nous rejetions le traité au motif
que nous n'avons pas obtenu la possibilité d'harmoniser
fiscalement autrement qu'à l'unanimité, nous ne nous débarrasserions
pas du tout de cette règle. Elle resterait, puisqu'elle
est issue des traités présents, qui seraient encore en
vigueur. Par contre, nous repousserions les progrès des
pouvoirs du Parlement européen, la désignation du président
de la Commission en fonction de la majorité aux élections
européennes, le fait que, quand le Conseil adopte des
législations, il devra maintenant le faire d'une façon
publique, les droits syndicaux reconnus dans la charte.
L'Europe avance par compromis successifs. Mais tout compromis
n'est pas un reniement, un renoncement, une capitulation.
Il faut abandonner ce vocabulaire du bazar nationaliste
!
Edwy
Plenel - Je vais passer au troisième tandem : Jean-Luc
Mélenchon et Noël Mamère. Jean-Luc Mélenchon, ancien ministre
et à nouveau sénateur de l'Essonne, vous, vous n'aimez
pas trop qu'on rappelle une citation qui a surpris, venant
de vous, très internationaliste, qui est : "Pour la première
fois, l'Europe se construit contre la France."
Jean-Luc
Mélenchon - Moi, je suis fédéraliste européen. J'appartiens
à la tradition républicaine du socialisme. Là on doit
faire attention : on a fait beaucoup de compromis, on
a fait beaucoup de pas en avant, et, à un moment donné,
comme on le fait dans nos propres vies personnelles, on
se retourne et on se demande : "Est-ce que la somme des
compromis que j'ai faits jusque-là ne m'a pas amené à
faire le contraire de ce que je voulais faire ?" Il va
falloir voter par référendum pour un texte qui a 488 articles
dont 317 portent sur des politiques précises. C'est pourquoi
je souhaiterais qu'on parle plutôt texte en main, même
si ça a un petit côté notaire. La valeur centrale de ce
document, c'est la liberté de la concurrence. Tout au
long du texte, sur tous les sujets, il n'est question
que de ça. Je ne veux pas faire de mauvais esprit, mais
je découvre que pour la première fois nous aurons une
devise européenne adoptée dans la Constitution. Et ça
s'appelle "Unis dans la diversité". Je laisse chacun juge
de penser s'il n'y a pas un rapport entre cette union
dans la diversité, le principe communautariste, le libéralisme.
La seule chose qui est explicitement prévue dans ce texte
se trouve à l'article 3-210. En matière sociale, la loi
ou la loi-cadre européenne peut proposer toutes sortes
de choses intéressantes - la concertation, les échanges
de connaissances, d'informations -, à l'exclusion de toute
harmonisation des dispositions législatives et réglementaires
des Etats membres. Pour le cas où vous n'auriez pas compris,
la même chose se trouve à l'article 3-207 en matière d'emploi.
Et pour ceux qui vraiment ne comprennent rien, à l'article
3-279, il est dit qu'il n'est pas question que la politique
industrielle de l'Europe puisse d'une quelconque manière
être harmonisée. Si vous votez un texte dans lequel il
est dit que tout ce pour quoi vous vous êtes battu ne
peut pas se produire.... Vous pouvez toujours me répondre
: on le rectifiera après. Mais, dans ce cas- là, pourquoi
l'adopter maintenant ? C'est un texte de blocage social.
Peut- être qu'on va parler de la paix. Après tout, c'est
quand même pour ça, au début, qu'on a fait l'Europe. Mais
la paix, ce n'est pas la paix avec les Finlandais : on
n'a jamais été en guerre avec eux ! C'est la paix avec
les Allemands, il faut être sérieux ! Alors, qu'est-ce
qu'on peut faire pour se rapprocher des Allemands ? Dorénavant,
si nous voulons aller plus loin que ce texte avec les
Allemands, il faut qu'un tiers des pays membres soient
d'accord. Il faut que la Commission décide de transmettre
le projet de coopération renforcée au Parlement - elle
peut ne pas le transmettre. Puis que le Parlement vote.
Et pour terminer, c'est le Conseil qui décide si oui ou
non cette coopération renforcée aura lieu. Autrement dit,
il n'y a plus aucune chance que nous avancions davantage
dans une intégration démocratique avec les Allemands.
Edwy
Plenel - Noël Mamère, vous dénoncez dans votre dernier
livre ce que vous appelez "la privatisation du monde".
Les altermondialistes dont vous parlez seraient plutôt
du côté du "non"...
Noël
Mamère - Pas forcément. Si je suis du côté des "alter",
je suis aussi du côté du "oui". Je trouve que, depuis
quelques semaines, le débat est un peu trop franco-français.
Je le qualifierai d'un peu provincial. Et je me trouve
un peu un intrus dans ce débat entre socialistes, pensant
qu'au fond, dans notre pays, on est en train de croire
que nous serions le nombril du monde ; que notre modèle
serait le parangon de toutes les vertus sociales et économiques,
et qu'au fond il faudrait faire l'Europe pratiquement
tout seuls, sans tenir compte des autres pays. Je crois
qu'il faut s'inspirer de cette phrase de Raymond Aron,
qui disait que quand on vous propose un projet, il ne
faut pas le comparer à l'idéal, mais chercher la solution
technique la plus efficace. La Constitution qui nous est
proposée n'est pas la Constitution Giscard. C'est une
Constitution qui a été préparée par une convention dans
laquelle ont siégé des représentants des Parlements nationaux,
des représentants de la droite et de la gauche. C'est
une Constitution qui a été préparée dans une logique qui
est celle que nous dénonçons aujourd'hui, qui est la logique
intergouvernementale. Mais jusqu'à nouvel ordre je n'ai
pas entendu un responsable socialiste lorsqu'il était
au pouvoir, ni aujourd'hui la droite, remettre en cause
cette logique intergouvernementale. Je constate que dans
ce projet de Constitution, que je ne considère pas comme
idéal, la notion de l'Union européenne devient une entité
juridique. Puisque l'Union européenne est maintenant une
entité juridique ; puisqu'elle sera dotée d'une politique
étrangère et de sécurité commune avec un "M. Affaires
étrangères", elle pourra siéger dans un certain nombre
d'institutions. Je demande que dans ces institutions,
l'Europe, comme dans l'Organisation mondiale du commerce,
ait un rôle plus important et plus cohérent, et qu'elle
ne se déchire pas, comme ç'a été le cas notamment face
à l'unilatéralisme américain. Il y a aussi ce qu'on appelle
la "loi d'initiative européenne". C'est un million de
citoyens qui, sur un sujet précis, peuvent rassembler
leurs signatures, passer par le Parlement, puisque c'est
prévu par la nouvelle Constitution, et exiger du Conseil
européen qu'il l'examine si le Parlement le reprend à
son compte. Nous trouverons, c'est évident, beaucoup plus
d'un million de signataires pour faire entrer dans la
Constitution l'harmonisation fiscale et l'harmonisation
sociale. C'est trop facile d'accuser l'Europe d'être la
cause de tous nos maux. Que je sache, aujourd'hui, la
politique qui est menée par le chancelier allemand Schröder
ou par M. Raffarin en matière de code du travail, qui
est complètement démantelé, ce n'est pas l'Europe qui
l'a exigée.
Pierre
Moscovici - En écoutant ce que vous avez dit les uns
et les autres, j'ai senti dans les propos une forme, une
sorte de violence des mots, fût-elle contenue, qui, pour
moi, peut être assez lourde de conséquences. Il n'y a
pas ici, je te le dis, Vincent, ceux qui s'indignent et
ceux qui se compromettent. Il n'y a pas ceux qui sont
du côté du peuple et ceux qui seraient du côté de je ne
sais quel accord avec des possédants. Ne faisons pas de
ce débat une forme de scission rampante. Nous sommes tous
européens. Interrogeons-nous sur ce que cela veut dire.
C'est là que le débat est identitaire. La troisième partie
du texte, celle que tu cites, Jean-Luc, c'est la consolidation
des traités actuels, c'est leur mise à jour aussi. Tu
as cité X fois la concurrence libre et non faussée...
Des socialistes en 2004 doivent-ils forcément considérer
que la concurrence ne devrait pas être libre et qu'elle
devrait être faussée ? A mon avis, nous n'en sommes plus
là.
Jean-Luc
Mélenchon - Cela n'a pas de sens.
Pierre
Moscovici - C'est le sens, au fond, de ce qui nous
sépare aujourd'hui peut-être. Pour moi, nous sommes en
train de refermer cette fameuse parenthèse de 1983, d'assumer
d'être pleinement européens. Tout ce qui figure sur la
concurrence, c'est déjà dans les traités. Pour moi, ce
n'est pas une solennisation de politique libérale. Il
y a de nouvelles institutions, de nouveaux droits et la
confirmation dans les mêmes formes qu'auparavant des politiques
menées par l'Europe. Quant à la révision, c'est faux de
dire qu'elle est impossible. Cela peut être modifié exactement
selon les mêmes conditions qu'aujourd'hui, à l'unanimité.
On a le choix entre ce traité difficile à réviser et les
traités antérieurs, y compris celui de Nice, tout aussi
difficiles à réviser. La question est de savoir lequel
est le meilleur. Pour moi, le meilleur est indubitablement
celui-là.
Vincent
Peillon - Si les questions sociales étaient résolues
avec ce traité, les partisans du oui ne réclameraient
pas un traité social pour demain comme ils le réclamaient
hier ; ils ne réclameraient pas l'approfondissement démocratique.
Nous sommes allés faire campagne aux élections européennes,
et nous avons remporté un beau succès, unique en Europe,
sur un thème qui n'était pas "On va vous vendre le traité
constitutionnel". Au contraire, on s'est dit : c'est invendable
! On s'est mis d'accord sur : "Et maintenant l'Europe
sociale". Nous le redisons aujourd'hui : la Constitution
n'est pas terrible, on va demander un traité social pour
la prochaine fois. C'est la position de François Hollande.
Nous avons voté, il y a un an, entre nous, des conditions
qui ne sont pas remplies. Nous avons fait une campagne
sur l'Europe sociale. Peut-on, par rapport à la vie démocratique,
faire le contraire de ce qu'on a dit il y a un an ? Je
ne le crois pas. Le droit de pétition ? Une mesure cosmétique
! Faut-il voter ce traité constitutionnel pour l'obtenir
? Des citoyens de l'Union, au nombre d'un million au moins,
ressortissant d'un nombre significatif d'Etats membres,
peuvent prendre l'initiative d'"inviter" la Commission,
et la Commission fera ce qu'elle voudra derrière. Les
procédures de révisions ? Je vous lis l'article 4-444
sur les procédures de révision simplifiée. Il suffira,
dans une Europe à 25, demain à 27, 28, puis 30, qu'un
Parlement national dise : "Nous ne sommes pas d'accord"
pour que cela ne se fasse pas. Alors, on dit : "Cela a
toujours été le cas." Bien entendu ! Mais si l'on a fait
ce traité, c'est précisément parce qu'on est 25, demain
30, et que se pose la question de la Turquie - j'y suis
favorable. Dans le titre III, la reconnaissance de tous
les services publics - qui existait déjà dans le traité
d'Amsterdam - n'est plus affichée comme une valeur, et
c'est une régression. Les services publics sont soumis
en permanence à la règle supérieure de la concurrence
libre et non faussée, qui ne permet pas de verser effectivement
les aides dont on a besoin.
Manuel
Valls - Je suis d'accord avec Pierre Moscovici pour
dire qu'il faut éviter de caricaturer la position des
uns et des autres. Il n'est pas vendu au libéralisme,
nous ne sommes pas, nous, vendus à un nationalisme étriqué,
sans vision, repliés sur nous- mêmes. Le PS n'a pas débattu
de ces questions depuis longtemps. Mais reconnaissons
que toute une série de questions essentielles posées par
le 21 avril - 2002 -,avant ou après, notamment sur le
type de politique que nous voulons mener en France, sur
l'Europe que nous voulons ou sur la relation avec les
couches populaires, ne sont pas aujourd'hui résolues,
elles sont devant nous. Il n'y a plus de projet européen,
ni en France, ni en Allemagne, ni dans les autres pays
depuis la chute du rideau de fer. Le dernier grand discours
européen a été fait par Joschka Fischer, en 2000. Je n'aurai
pas la cruauté de rappeler quels ont été les déclarations
et l'accueil froid des Français, peut-être du porte-parole
de Matignon, peut-être du porte-parole du PS, en tout
cas d'Hubert Védrine et du ministre des affaires européennes...
Pierre
Moscovici - J'en ai assez d'être cité comme cela !
J'ai toujours été en désaccord avec Hubert Védrine. C'est
vrai que le discours de Joschka Fischer a eu beaucoup
de force, mais un autre n'était pas mauvais : celui de
Lionel Jospin, en mai 2001, qui disait oui à Joschka Fischer.
Je l'avais rédigé.
Manuel
Valls - Lionel Jospin va nous réconcilier. Mais, non,
non. Je crois que c'est le dernier grand discours, et,
derrière, il n'y a plus de projet européen... Soit on
laisse, au nom du compromis, se développer la politique
des petits pas - il vaut mieux engranger ce qu'on a, parce
qu'à 25 c'est difficile, et on constate tout de même une
dérive libérale. Soit on essaie de réconcilier deux idées
: l'idée sociale, que nous portons, et l'idée européenne.
D'autres, la Grande-Bretagne, la Pologne, la Tchéquie,
diront peut-être "non" avant nous. Donc la question de
savoir ce qui va se passer en cas de rejet du traité constitutionnel
ne se pose pas qu'aux Français.
Harlem Désir - Excuse-moi, Jean-Luc, quand on t'entend
parler de ce traité - et d'ailleurs aussi des précédents
-, on ne comprend même pas comment existe une directive
sur les comités d'entreprise européens. A t'écouter, on
va supprimer Airbus, il n'y aura plus Arianespace. C'est
faux. Ce traité n'empêche rien de ce qui était prévu et
permis auparavant. Au contraire, il permet d'aller plus
loin. C'est un compromis. Un compromis passé avec les
autres Européens, parmi lesquels des socialistes, pour
que l'Europe reste un équilibre entre intégration économique
et haut niveau de protection et de droits sociaux. Aujourd'hui,
la question qui nous est posée est de savoir si nous assumons
le réformisme et le choix européen de 1983 jusqu'au bout.
Ou si nous pensons qu'une rupture révolutionnaire dans
un seul pays peut renverser la table.
Manuel
Valls - Moi qui reste rocardien de cour, quand je
vois Michel Rocard - pour qui je me suis engagé en politique
- dire : "L'Europe politique c'est fini. On en a pris
pour 30 ans, il n'y a pas d'évolution possible", alors
oui, le 21 avril est devant nous ! De quelles opinions
publiques parles-tu, Harlem ? Elles se sont exprimées
quand ? A la Convention ? Non ! Elles se sont exprimées
le 13 juin !
Harlem
Désir - Le 13 juin, toutes les forces politiques,
toutes les listes qui ont fait campagne contre la Constitution
ont subi un revers ! Nous n'avons pas fait campagne contre
la Constitution et nous avons été majoritaires.
Manuel
Valls - Non, nous avons fait campagne sur l'Europe
sociale ! Je me rappelle très bien, le 14 juin, au lendemain
des élections européennes, j'ai rencontré les salariés
de LU à Ris-Orangis. Et ils avaient voté pour nous cette
fois-ci. Précisément parce qu'il y avait le message de
l'Europe sociale. Et il m'ont dit : "N'oublie pas ce qui
c'est passé le 21 avril !"
Noël
Mamère - C'est prendre les gens pour des imbéciles
que de leur faire croire que, le 13 juin, les socialistes
français ont fait un bon score sur une campagne européenne.
Ç'a été un rejet de Raffarin et de la politique de Raffarin.
Et c'est là-dessus que vous vous êtes battus. Qu'on ne
vienne pas nous dire ce soir que vous avez expliqué l'Europe
aux Français. C'est complètement bidon !
Jean-Luc
Mélenchon - On nous dit : "Qu'est-ce que vous faites
si le "non" l'emporte ?" Moi, je dis : "Qu'est-ce qu'on
fait si c'est le "oui" ?" Suppose, Harlem, que tu es au
pouvoir...
Harlem
Désir - Oui, et tu l'étais. Ce serait bien que dans
l'opposition on ait la même attitude qu'au pouvoir...
Jean-Luc
Mélenchon - L'élection présidentielle a lieu en 2007.
Tu arrives alors que tu as voté "oui" en 2005. Tu te présentes
devant tes collègues européens. La Constitution ne s'appliquera
que deux ans plus tard, en 2009. Tu leur dis : "Mes chers
amis, je vous propose de changer une Constitution qui
ne s'est pas encore appliquée." On dira : "Ces Français
sont fous !" Ils votent "oui" et ils viennent nous dire
que c'est "non". Quand on dit "non", on établit un rapport
de forces. Je vous dis qu'un texte comme cela, qui jette
les peuples les uns contre les autres - avec la concurrence
libre et non faussée -, porte le nationalisme comme la
nuée porte l'orage !
Noël Mamère - Je ne sais pas si ce débat me rapprochera
des socialistes. Il y aurait beaucoup moins de paysans
aujourd'hui s'il n'y avait pas l'Europe ; il y aurait
un certain nombre de directives qui n'existeraient pas
en matière d'environnement s'il n'y avait pas l'Europe
; il y aurait des régions qui seraient aujourd'hui victimes
d'une très grande pauvreté s'il n'y avait pas l'Europe,
qui est la première à avoir appliqué d'une certaine manière
la discrimination positive. Venir nous faire croire que
le message de la France serait celui qui porterait l'avenir
de l'Europe et éclairerait nos amis socialistes européens,
c'est d'abord très prétentieux, et c'est ensuite une contrevérité,
pour la bonne raison qu'il y a d'autres pays européens
qui sont socialistes qui voteront avant nous. Il faut
prendre les choses telles qu'elles sont et essayer de
les améliorer.
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