21.03.2013
 

La CNCDH et le Service d'Information du Gouvernement (SIG) ont confié à TNS Sofres la réalisation d'une étude qualitative sur la perception de la diversité, de l'identité et de la laïcité en France aujourd'hui.

Une société française divisée et clivée

La perception de la diversité et de l'immigration aujourd'hui s'inscrit dans une vision dégradée de la société actuelle dont les Français dressent un panorama très sombre :

Une société fracturée en de nombreux clivages

Un clivage économique central séparant « les plus riches » (à l'abri des inquiétudes quant à leur avenir) et « tous les autres » (classes moyennes potentiellement menacées et les plus modestes) et qui s'aggrave avec le renforcement de la crise. 

Un clivage perçu par certains entre ceux qui « profitent » du système (en exploitant un modèle social trop généreux ou en vivant aux marges de la légalité sans être inquiétés) et les autres, qui travailleraient dur sans être récompensés et sans bénéficier de soutien. Une perception à la source d'un fort sentiment de frustration et d'injustice qui va nourrir chez certains des discours contre l'immigration actuelle ou contre les enfants ou petits-enfants d'immigrés.

D'autres clivages viennent s'ajouter à cette France fracturée : les divisions politiques ou géographiques (en fonction du lieu de résidence) mais surtout, chez certains, des différences liées à la religion et à l'origine des personnes (immigration) qui créent de fortes crispations (cf. infra).

Des relations entre les gens marquées par les incivilités et l'individualisme

Des incivilités, plus que l'insécurité, abondamment évoquées comme le signe de relations tendues entre des individus qui ne sauraient plus communiquer entre eux de manière apaisée.

Un individualisme érigé en valeur maîtresse : règne du chacun pour soi et valorisation et revendication par certains de leur spécificité, de leur identité particulière au détriment du partage d'un collectif. Des tendances déplorées et qui agacent.

Une défiance forte à l'égard des médias

Ceux-ci sont accusés soit « d'en faire trop » et d'attiser les tensions, soit au contraire de minimiser et d'occulter certains faits dérangeants. Point commun à ces réactions : la volonté de ne pas être dupes des médias et le soupçon de collusion entre journalistes et responsables politiques.

Toutefois, chez certains, la mise en avant de raisons de ne pas désespérer :

  • des relations plus agréables au niveau local que celles projetées nationalement,
  • la progression de la tolérance de la société à l'égard de la diversité sur le moyen terme,
  • un certain apaisement depuis le changement de majorité.

Dans ce panorama sombre, des difficultés à percevoir ce qui pourrait rassembler ou unir les Français.

Une identité française affaiblie ou insaisissable : une source de tensions supplémentaire

Loin d'être un élément d'unité, l'identité française apparaît davantage comme un motif de division

Elle suscite à ce titre deux types de réactions :

  • Soit elle est abordée essentiellement à travers l'idée qu'elle serait fragilisée et menacée. On la définit alors en creux en fonction des menaces perçues : mondialisation, Union européenne, immigration et surtout Islam.
  • Soit on considère cette identité française avec méfiance ou scepticisme : au mieux une notion sans réalité, au pire une idée polémique, source de tensions (par référence au débat controversé sur l'identité nationale).

Le constat partagé d'une disparition des motifs de fierté liée à la France

Un sentiment qui s'appuie :

  • Sur l'idée d'un déclin de la place de la France dans le monde, surtout sur le plan économique : la désindustrialisation du pays et la perte de savoir-faire sont déplorées. Un déclin que partagerait l'ensemble de l'Europe vieillissante face à de nouveaux continents jeunes et dynamiques : le rapport de forces entre pays développés et pays en développement semble s'inverser.
  • Le sentiment qu'avec le développement de l'Union européenne, l'idée même d'une fierté nationale devient désuet et anachronique
  • L'absence d'événements fédérateurs qui permettent de redorer même temporairement l'estime de soi (ex : Coupe du monde de football de 1998).
  • L'absence de discours fort et positif sur les atouts de la France.

Parallèlement, plusieurs conceptions différentes de ce qu'est être Français apparaissent :

Une définition administrative très factuelle : être Français c'est être né en France ou avoir la nationalité française. Une conception classique et républicaine avec peu d'incarnation.

Une conception basée sur l'engagement et l'attachement au pays : est Français quelqu'un qui contribue par son travail à l'effort national (à l'opposé des « assistés » qui profiteraient du généreux système social). Cette conception va parfois (mais pas nécessairement) être mobilisée pour fustiger une immigration jugée trop nombreuse.

Enfin, de manière très minoritaire s'exprime une conception essentialiste, s'appuyant sur l'ancienneté des générations et définissant le Français comme un homme ou une femme à la peau blanche et de religion catholique.

Dans ce contexte la laïcité apparaît comme un repère important de la spécificité française :

La laïcité occupe une place particulière dans les discours (même si le terme n'est pas compris par tous et suscite une certaine confusion) : une valeur qui assure la neutralité de l'Etat et de la société à l'égard des religions et le confinement de la religion à la seule sphère privée. On note une appropriation très extensive de la notion de laïcité,  répondant à une demande de sécularisation de la société dans l'ensemble de l'espace public (et non des seuls services publics).

La laïcité apparaît ainsi comme un élément capable d'apaiser les tensions et d'assurer les conditions d'un vivre-ensemble acceptable en relativisant la visibilité et l'importance des différences particulières (notamment religieuses). Toutefois chez certains la laïcité va être mobilisée spécifiquement contre l'Islam.

Des perceptions de la diversité et plus particulièrement de l'Islam qui divisent fortement

Dans ce contexte d'identité incertaine, la question de la place de l'Autre et de la gestion de la différence est un sujet important. Deux lignes de clivages différentes apparaissent :

Premier clivage : l'acceptation de la diversité issue des différentes vagues d'immigration

Deux postures apparaissent :

Une posture d'ouverture et d'acceptation de la diversité et de l'immigration considérée comme une chance, un enrichissement. On souligne alors la tradition d'immigration de la France et on explique les difficultés rencontrées par les populations économiques par les motifs socio-économiques, la ghettoïsation et l'insuffisante mixité ethnique qui nourrit l'ignorance à leur égard.

En face, une attitude de défiance insistant sur le nombre (trop élevé) d'immigrés. La diversité due à l'immigration passée ou présente est alors une source de problèmes potentiels ou inévitables. 

Dans cette optique, l'immigration serait avant tout motivée par l'accès aux aides sociales et à ce titre doit être arrêtée car pesant trop lourd sur le système social. 

A rebours de l'accusation « classique » des immigrés venant prendre le travail des Français, on reproche au contraire aux immigrés de ne pas travailler et de venir ou de vivre en France uniquement pour profiter – aux dépens des Français qui travaillent – d'un système social trop généreux. L'attention particulière dont bénéficieraient à ce titre les immigrés de la part des pouvoirs publics vient entretenir un sentiment de frustration et d'abandon. 

Un groupe ou communauté est particulièrement ciblé : l'immigration d'origine maghrébine, alors que les autres sont peu évoqués. A travers cette communauté se conjuguent en effet :

  • Le trauma de la colonisation et de la guerre d'Algérie et les sentiments mêlés de rancœur liés.
  • La situation projetée des « cités », lieu inquiétant et terreau de la délinquance.
  • La confusion avec l'Islam.
  • Par ailleurs, certains opèrent une distinction entre immigrés de première génération, qui seraient venus pour travailler et à qui on reconnaît une volonté d'intégration, et leurs enfants ou petits-enfants, accusés au contraire de profiter du système de protection sociale et de vivre de trafics.

N.B. : La communauté des Roms suscite de manière transversale des réactions négatives. Elle est décrite comme une communauté qui ne chercherait en aucune manière à s'intégrer mais à profiter du système voire ayant des pratiques délictuelles. Beaucoup condamnent l'inaction ou le laxisme coupable de l'Etat qui ferait preuve de tolérance à l'égard de comportements qui choquent.

Deuxième clivage : la perception de la religion musulmane

Certaines perceptions à l'égard de l'Islam sont partagées transversalement :

  • Une religion dynamique face à une Eglise catholique en recul.
  • Une progression récente de l'intégrisme au sein de l'Islam perceptible au niveau international et en France.
  • Une assez grande capacité à mentionner des pratiques liées à l'Islam.

Au-delà, deux visions de l'Islam se distinguent :

Une vision neutre ou positive de l'Islam : entre respect et relativisation. On évoque une religion de tolérance, un mode de vie et une conduite à suivre et on insiste sur les pratiques jugées les plus compatibles avec les habitudes culturelles françaises. Pour certains, l'Islam est une religion comme les autres qui ne mérite donc ni plus ni moins de respect. Mais, regrettant la stigmatisation subie par l'Islam, ils tendent à pointer les ressemblances avec les autres religions et à minimiser ses spécificités.

Une vision négative de l'Islam : une religion menaçante et revendicatrice. Le principal reproche fait à l'Islam – ou à la tendance extrémiste en son sein – est de revendiquer de manière trop visible ses spécificités et de chercher à imposer à l'ensemble de la société ses règles et son mode de vie.

Trois types de réactions sont observés :

  • Au nom de la laïcité : les revendications identitaires (foulard à l'école, menus spéciaux dans les cantines scolaires etc.) menaceraient les principes de la laïcité et les règles communes qui doivent limiter l'expression de la religion à la sphère privée.
  • Au nom de la place de la femme : le port du voile (et surtout du voile intégral) va focaliser les critiques.
  • Au nom de l'identité française : l'Islam est ainsi considéré comme une religion cherchant à imposer des traditions, des règles allant à l'encontre des habitudes françaises (à travers le développement du hallal par exemple).
  • A ce titre, on observe chez certains un réel sentiment de menace quant à leur identité, en tant que Français : ils craignent de devenir minoritaire dans leur pays.

N.B. : Les musulmans interrogés dans le cadre de cette enquête partagent pour l'essentiel la vision de la société décrite précédemment. Concernant l'Islam, ils mettent en avant la compatibilité entre leurs pratiques et les contraintes de la vie sociale en France et soulignent l'adaptabilité de l'Islam à la société actuelle. A ce titre ils déplorent la stigmatisation actuelle de leur religion et ne se reconnaissent pas dans l'image véhiculé à travers les médias. Pour autant, les dérives intégristes les inquiètent également : certains disent ainsi subir pressions et critiques de la part de fondamentalistes les jugeant insuffisamment pratiquants.

Pour conclure…

Une société actuelle :

  • ... en perte de repères et qui essaie d'en (re)-trouver autour de la laïcité ;
  • ... confrontée au dynamisme d'une religion qui...
    • paraît s'opposer à cette valeur fédératrice,
    • contraste par son dynamisme avec le recul du fait religieux ancien en France,
    • et suscite par conséquent des réactions de rejet.

Alors même que l'Islam pratiqué et prôné par les musulmans interrogés est le plus souvent cantonné à la sphère privé et apparaît là aussi en plein de mutation.

Entretiens individuels semi-directifs en face-à-face d'une durée de 1h30 environ réalisés du 25 janvier au 8 février 2013 pour le Service d'Information du Gouvernement (SIG) et la Commission Nationale Consultative des Droits de l'Homme (CNCDH). Enquête réalisée auprès de deux échantillons :

  • Un échantillon large de 30 entretiens individuels. Cet échantillon a été réparti en fonction du lieu d'habitation des personnes interrogées et de leur profil sociodémographique.
  • Un échantillon spécifique de 8 entretiens individuels auprès de personnes musulmanes.